Lecture / Ecriture
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La bulle de Tiepolo de Philippe Delerm

Philippe Delerm
  La Cinquième saison
  La première gorgée de bière
  Dès 09 ans: C'est bien
  Dès 09 ans: C'est toujours bien
  La sieste assassinée
  Ma grand-mère avait les mêmes
  Le bonheur
  La bulle de Tiepolo
  Autumn
  Dickens, barbe à papa et autres nourritures délectables
  Le trottoir au soleil
  Quelque chose en lui de Bartleby
  Je vais passer pour un vieux con
  Elle marchait sur un fil

Philippe Delerm est un écrivain français né en 1950.
Il vit en Normandie, dans l'Eure et est le père du chanteur-compositeur Vincent Delerm.

La bulle de Tiepolo - Philippe Delerm

Rencontre
Note :

   « Le rêve est bulle De vie Un bien majuscule Utile au chagrin. » Mylène Farmer
   
   
   Dans une brocante parisienne, deux personnages, que rien ne rassemble à priori, s'attardent autour d'un même tableau signé par Sandro Rossini.
   
   Lui s’adonne à la critique picturale ; il a déjà un âge certain ; elle, vient d’écrire son premier roman - petit livre consacré à Venise.
   
   Lui s’intéresse au tableau parce que le style évoque Vuillard ; elle parce qu'il est signé de son propre grand-père.
   
   Finalement, c’est elle qui en fait l'acquisition. Le secret autour de cet aïeul semble être des plus opaques…
   
   Après cette rencontre fortuite, Antoine Stalin, l'amateur de peintures italiennes et Ornella Maltese, la jeune écrivain, accessoirement enseignante, partent pour Venise où le critique doit étudier une version peu connue d'un tableau de Tiepolo, Il Mondo Nuovo, «Le Nouveau Monde», conservé dans une villa palladienne.
   
   Ce tableau énigmatique s'articule autour d'un personnage central qui désigne un point du ciel au moyen d'une baguette. Or, la version que renferme la villa diffère singulièrement des autres représentations : la baguette se termine par une forme étrange, qui a l’apparence d’une bulle de savon irisée. Altération de la peinture, ou volonté de l'artiste de donner un sens nouveau à son œuvre ?
   
   Les deux protagonistes ne s’arrêtent pas à l’interprétation de ce signe. Cette bulle, réelle ou fantasmatique, symbolise leur désir commun de mettre à l'abri, comme dans une bulle d'éternité, les instants les plus précieux de la vie.
   
    Dans "La bulle de Tiepolo" Philippe Delerm met en scène deux solitaires qui unissent leurs errances respectives pour essayer d’éclairer les zones d’ombre ou de solutionner les mystères angoissants du passé.
   
   Delerm mène l’enquête : quelle place ont nos origines dans notre quotidien ?
   Via la passion de l'écriture et la peinture, il définit justement l’impact de toute création : "Cerner les métaphores secrètes d'une œuvre, non pour l'expliquer, mais pour ouvrir des pistes de lecture, des rencontres possibles avec les questionnements les plus intimes des spectateurs, qu'on voit toujours de dos".
   
   Et c’est toujours plein de cette poésie simple mais efficace.
   Et l’action se situe à Venise…
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critique par Jaqlin




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Mystère et bulle de savon
Note :

   Dans "La bulle de Tiepolo" Philippe Delerm met en scène deux personnages, une Vénitienne, Ornella Malese, écrivain en visite à Paris pour la promotion de son livre et Antoine Stalin, parisien, historien de l'art. Tous deux vont être réunis par le tableau d'un artiste peu connu, découvert dans une brocante. Antoine hésite à l'acquérir séduit par la qualité de l’œuvre et Ornella l'achète pour des raisons que nous découvrirons plus tard. Tous deux sont à un moment difficile de leur vie: Antoine a perdu sa fille et sa femme dans un accident de voiture et il ne s'en remet pas. Ornella complètement déboussolée, devenue subitement célèbre, s'interroge sur les raisons de son succès et sur sa vocation d'écrivain!
   
   Antoine n'aime pas Venise mais lorsque la directrice de sa revue d'art lui donne l'occasion de partir pour travailler sur "Il Mondo Nuovo", une fresque de Giandomenico Tiepolo, il n'hésite pas! Cette œuvre lui plaît et ce séjour lui permettra de revoir Ornella. Cependant ne vous y trompez pas, le roman n'est pas une histoire d'amour. Leur liaison permet à chacun, en enquêtant sur leur tableau personnel avec l'aide de l'autre - Ornella sur celui qu'elle a acquis à Paris, Antoine sur celui de Tiepolo- de répondre à leurs propres interrogations et d'en sortir apaisés. Quant à Antoine, il va apprendre à aimer Venise, à en découvrir la face cachée loin des lieux trop brillants et trop factices à son goût!
   
   Evidemment, lire ce livre quand on est à Venise, comme je l'ai fait, ne peut que décupler le plaisir. D'abord, parce que l'on marche sur les traces d'Antoine qui s'installe dans l'hôtel de la mère d'Ornella derrière la Ca' Rezzonico où se trouve l’œuvre étrange de Giandomenico. En se promenant dans ce quartier pittoresque du Dorsoduro, loin de la Piazza San Marco et des touristes, Antoine découvre la place Magherita. Moi aussi, comme lui, j'ai reconnu ce lieu à ces bancs rouges décrits par Ornella dans son désormais célèbre "Granite café", un court roman qui chante les plaisirs simples de la vie (clin d'oeil au "Buveur de bière" peut-être? j'ai l'impression que Ornella M. est un peu Philippe D.). Antoine erre dans le labyrinthe vénitien constitué par toutes ces ruelles-impasses qui s'enchevêtrent pour mieux vous perdre :
   "Parfois la calle s'étranglait, atteignait un bout de canal pois cassé. Il fallait rebrousser chemin sous les oriflammes de linge étalé de fenêtre en fenêtre."
   Enfin, bien sûr, on pénètre avec lui dans la Ca'Rezzonico dont la description correspond assez à ce que j'ai éprouvé :
    "Tout ce déferlement baroque d'un palais orgueilleusement dressé au bord du Grand Canal et dont les escaliers, les dorures, les célèbres meubles sculptés d'Andrea Brustolon, l'immensité de la salle de bal, trahissaient lourdement le nouveau riche."
    
   Mais ce qui m'a le plus passionnée dans ce roman, c'est l'enquête menée sur Il Mondo Nuovo, cette grande fresque de deux mètres de hauteur sur cinq de large que Giandomenico Tiepolo a peinte sur les murs de sa maison de campagne. Celui-ci, fils du grand peintre vénitien Giambatista Tiepolo, n'a jamais atteint la notoriété de son père.
   La fresque montre un spectacle de rue ou tous les personnages nous tournent le dos pour contempler un spectacle que nous ne pouvons voir. Que regardent-ils? Première interrogation.
   "Mais le vrai secret c'est le personnage grimpé sur un tabouret et qui tient à la main une longue badine, ou une espèce de perche, dont l'extrémité atteint le centre de la scène. Quel sens donner à son geste?"

   Pour découvrir ce secret, Antoine conduit par Ornella, ira voir à Vicence la fresque de la villa Valmarana qui représente la même scène peinte elle aussi par Giandomenico et nous apprenons qu'il en existe une autre à Paris au musée des arts décoratifs. Dans la peinture de Valmarana contrairement aux deux autres représentations, Antoine a la surprise d'apercevoir au bout de la perche, une bulle.
   "Ainsi résidait là le mystère de geste. La badine était en fait un immense paille, et le personnage un saltimbanque essayant en vain de profiter de la foule réunie par un spectacle invisible pour faire admirer... Quoi? Rien, la simple irisation d'une pellicule infime, un petit pan de monde encerclé, suspendu. (..) Chacun avait sa bulle, sa propre manière d'encercler le présent."
   Pourtant, au moment où nous pensons le mystère résolu, voilà que Philippe Delerm introduit à nouveau le doute. Cette bulle, ne serait-elle pas une tache, une éraflure?
   
   Cette recherche sur le tableau fonctionne comme une enquête destinée à résoudre une énigme. C'est un défi intellectuel passionnant d'autant plus que nous n'avons pas de certitude. Je n'ai d'ailleurs pas eu à aller bien loin pour trouver une autre réponse! La Ca'Rezzonico présente un salle entière consacrée aux œuvres de Longhi, contemporain de Tiepolo fils.
   Le peintre a représenté des scènes précises, alertes et vives de la vie vénitienne au XVIII ème siècle. Or dans un de ces tableaux nous apercevons le personne mystérieux vu dans l'image de Giandomenico: il est lui aussi coiffé d'un tricorne, il tient la baguette mais il est de face! A côté de lui, de belles dames vénitiennes, de face également, sont en train d'admirer, protégées par une palissade, un rhinocéros, au premier plan de l'image. La badine semble être un fouet, celui du dresseur chargé de surveiller l'animal, de le repousser loin du public. Il est bien évident que Philippe Delerm connaît ce tableau mais s'il n'en parle pas, c'est que l'explication paraît bien terne à côté de cette bulle irisée, métaphore de l'illusion et de notre penchant à repousser la réalité moins séduisante que le rêve. Mais cette réalité n'enlève rien à l'originalité et la beauté de la fresque et au sens que Tiepolo a voulu lui donner.
   
   En poursuivant l'enquête, j'ai découvert que ce rhinocéros femelle s'appelait Clara. Son propriétaire, le capitaine Douwe Mout van der Meer, un Hollandais, l'acheta pour l'amener dans son pays. Clara débarqua à Rotterdam le 22 juillet 1741 et obtint un grand succès. Le capitaine décida alors d'entreprendre avec elle une tournée européenne. Il arriva à Venise en Janvier 1751. Clara fut l'une des attractions principales du carnaval le mois suivant, posant pour le peintre Pietro Longhi. Il est très probable que l'homme à la baguette soit Douwe Mout Van der Meer ou un accompagnateur rémunéré par lui pour s'occuper de la bête.

critique par Claudialucia




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