Lecture / Ecriture
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La colère des aubergines de Bulbul Sharma

Bulbul Sharma
  La colère des aubergines
  Mes sacrées tantes

La colère des aubergines - Bulbul Sharma

Mi-nouvelles, mi-recettes.
Note :

   Confrontée à une dramatique question de choix, j’ai finalement jeté mon dévolu sur un recueil de nouvelles. Mais pas n’importe quelles nouvelles ! Non, non ! Des nouvelles culinaires !! Oui, cela existe ! C’est ce que nous offre Bulbul Sharma dans «La colère des aubergines» : une série de nouvelles, les recettes que cuisinait sa grand-mère Dida et quelques unes de son cru. Dans un très bel avant-propos, elle raconte cette petite femme en sari blanc de veuve qui cuisinait chaque jour pour toute sa famille ce qu’elle-même ne touchait pas. Un beau personnage de femme cette Dida, réfugiée dans une cuisine devenue sanctuaire, avec des mots que les grands-mères utilisent presque universellement à mon avis : «Mange… mange, tu es tellement maigre.» Moi ce n’est pas pour le chou-fleur aux cinq épices mais pour le couscous. Ceci dit le résultat est le même !
   
   En douze nouvelles Bulbul Sharma présente tout un univers de femmes indiennes. Des femmes très différentes les unes des autres. Des veuves, des jeunes mariées, des vieilles femmes, des mères. Des hommes aussi, toujours un peu lâches, un peu veules, un peu perdus. Car les femmes chez Bulbul Sharma sont fortes. Ce qui ne les empêche pas d’être aussi, parfois, ridicules! Il n’est que de voir cette riche femme qui tente à tout prix de maigrir sous le regard narquois et désespéré de ses domestiques. Ou cette veuve au crépuscule de sa vie qui court après le prêtre susceptible de manger le repas cérémoniel préparé pour les mânes de son défunt époux : «Bien que pour ma grand-mère l’acte de nourrir le prêtre, qui lui vaudrait un bonus important au plan d’épargne mérite géré par le ciel, fût au cœur de la cérémonie, elle n’avait trouvé en dix ans aucun ministre du culte à la hauteur de ses talents culinaires.»
   
En tout cas, elles savent mener leur monde.
   
   Bien sûr tout n’est pas toujours rose pour ces femmes. La cuisine, les femmes, la maison et la famille sont au centre des récits, mais des femmes qui ont des statuts divers, des destins divers. Certaines sont soumises à la tradition et en souffrent, essaient de se libérer ou le refusent, d’autres se sont libérées et en souffrent aussi. Bulbul Sharma montre bien qu’entre tradition et «modernité», le choix n’est pas simple et que les conséquences de ce choix peuvent être lourdes à porter.
   
   En tout cas, avec ces nouvelles, on prend la mesure du rôle central que joue la nourriture dans la culture indienne. Tous les événements sont prétextes à banquets. Enterrements, cérémonies religieuses, mariages. Les familles se livrent même parfois à de véritables compétitions, laissant leurs invités à deux doigts de l’explosion. Les repas sont des sources infinies de discussion, de comparaison, voire de lutte ! Pour savoir qui, de la belle-mère ou de la bru est la plus à même à prendre soin de l’homme.
   
   Ces nouvelles sont très souvent drôles, parfois tristes, toujours savoureuses. Des tranches de vie indienne sont offertes. Et de très beaux personnages. Dida, Buaji, Maaji, Mani et les autres ne me quitteront pas de sitôt ! Et pour une bonne raison puisque La colère des aubergines va trouver sa place parmi mes livres de cuisine !
   
   On trouve à la fin de chaque histoire de magnifiques recettes avec les tours de main de l’auteur. Un lexique en fin d’ouvrage permet de se retrouver dans tous les termes hindis. Tout au long des pages on salive, on sent les odeurs et on voit les couleurs de l’Inde dans toute leur diversité.
   
   Une belle lecture.
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critique par Chiffonnette




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Jusqu'au dessert aux pois de soja
Note :

   Attirée par la perspective d’une attaque de légumes et peut-être d’une épopée à coup d’épluche-patates et de couteaux de cuisine, je me suis précipitée sur ce petit ouvrage de Bulbul Sharma, qui est à la fois un recueil de nouvelles et un livre de recettes.
   
   Il nous plonge dans les marmites et les réserves de l’Inde contemporaine, un univers régenté par les femmes. On y découvre certaines traditions comme l’organisation d’un festin de mariage (dans «Concours d’agapes», les deux familles entrent en concurrence et rendent vraiment leurs invités malades à force de banquets!) ou le repas donné chaque année pour commémorer la mort d’un proche, offert à un prêtre qui se doit de faire honneur à la nourriture (mais les prêtres aujourd’hui font attention à leur ligne… «Qui meurt dîne»). Et bien sûr des recettes plus appétissantes les unes que les autres, que l’auteur place à la fin de chaque nouvelle et rédige avec juste ce qu’il faut d’humour.
   
   Ne vous attendez pas à des rebondissements haletants, la plupart de ces nouvelles racontent avec humour une situation, et le titre renchérit par un jeu de mots sur le ridicule de l’histoire, comme «En sandwich!» qui évoque les difficultés d’un homme prisonnier de la rivalité entre son épouse (qu’il aime, mais qui est mauvaise cuisinière) et sa mère (un peu meilleure cuisinière, mais bien encombrante), qui ont choisi le terrain de la cuisine pour s’affronter et lui font engloutir des quantités de nourriture pas terrible pour avoir sa préférence…
   
   Le vrai sujet du recueil se révèle vite: c’est la condition féminine en Inde, dans sa diversité. Il ne fait pas bon être une orpheline recueillie par de vagues oncles ou cousins qui vous font payer leur charité et vous empêchent d’être heureuse («Un goût pour l’abnégation»)… Mais si vous engendrez un fils, ou plusieurs, et prenez la tête de la maisonnée, vous pourrez exercer sans limites votre autorité sur belles-filles et serviteurs, et protéger «l’or en jarres» de vos réserves comme un avare ses monceaux de richesses. Il y a au fil des nouvelles de beaux portraits de femmes discrètement rebelles, ce que permet par exemple un voyage en train… Le recueil se veut exhaustif: belle-mère, belle-fille, veuve, enfant, divorcée, épouse trompée, parente pauvre, fiancée, toutes les situations font l’objet d’une nouvelle et d’un repas…
   
   J’ai préféré pour ma part les nouvelles qui prenaient un peu le large, comme «L’épreuve du train». Je dois reconnaître que je me suis d’abord identifiée… à l’homme, un grand stressé qui sur le quai de la gare demande pour la millième fois à sa femme si elle a bien fermé le portail du jardin et bien pris les billets (et sa première réaction quand sa mère ne lui répond pas est de s’affoler qu’elle meure là, sur un quai, au milieu de tous leurs bagages!). Voyager est pour lui une véritable torture, accentuée par le laisser-aller presque sensuel de ses femmes qui laissent voir de petites parcelles de peau aux autres voyageurs et dévorent des nourritures offertes et forcément suspectes. Tel Sisyphe, l’homme tente de ne jamais relâcher sa vigilance, en vain évidemment, et c’est bien sûr les femmes qui ont raison et qui sauvent la situation (car oui, il a oublié les billets! ça ne m’arriverait jamais!), non sans égratigner l’autorité du «chef de famille».
   
   J’ai bien aimé aussi le grand pique-nique au clair de lune du «Poisson-lune», raconté du point de vue de la petite Soni, et durant lequel les convives se transforment soudain en êtres étranges, comme métamorphosés par la nuit, bizarrement joyeux, et que domine la figure impudique de la jolie servante Ramvati.
   
   Mais curieusement, ce ne sont pas les recettes de mes nouvelles favorites qui m’ont mis l’eau à la bouche. J’ai plutôt eu envie de participer au «concours d’agapes» en dégustant des pommes de terre aux graines de sésame blanc.
   
   Dans ma version simplifiée, il s’agit de pommes de terre (vapeur ou cuites à l’eau) que l’on fait revenir dans de l’huile avec du curcuma, du sésame, de l’ail et un piment séché et réhydraté coupé en lamelles. Pour une version plus «colère des aubergines», ajoutez des graines de fenugrec grillées (j’avais pas).
   
   Et j’aurais bien poursuivi avec un dessert aux pois de soja servi à l’occasion des mariages, que la cuisinière nous décrit luisant de ghî (le beurre clarifié), et propre à modifier en un éclair votre tour de taille. Ca ne me fait pas peur! La recette me reste encore un peu mystérieuse, mais dès que je l’aurai déchiffrée et testée, je vous dirai si elle me fait le même effet qu’aux convives-cobayes de ce concours de festin que la narratrice nous décrit «la bouche pleine, incapables d’articuler», «suffoquant bouche ouverte à la façon des poissons hors de l’eau». J’espère plutôt, comme la mariée, me souvenir ensuite avec nostalgie de «l’arôme exhalé» par ce «mets plantureux»
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critique par Rose




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Agréable et malicieux
Note :

   Ce recueil de nouvelles est un régal, au sens propre comme au figuré. Au sens propre, car l'écriture de Bulbul Sharma est très agréable et malicieuse. Au sens figuré, puisque toutes les nouvelles ont un thème en commun: la nourriture. Et on salive devant la description de tous les mets indiens qui nous sont proposés.
    
   Étant un peu connaisseur de la nourriture indienne, tout simplement car il y a un restaurant indien en bas de chez moi, j'ai pris beaucoup de plaisir à lire toutes ces histoires pleines de gulab jamun, de biryani ou de différentes sortes de tika.
    
   Récits autour de la nourriture, mais les nouvelles permettent de découvrir certaines coutumes et habitudes de la société indienne. Le premier élément frappant est celui du rôle de la famille, que ce soit dans cette nouvelle où un homme voit sa femme et sa mère rivaliser pour lui faire les plats les plus merveilleux (En sandwich!), ou dans cette autre où il faut trouver un prêtre pour rendre hommage au grand-père décédé, mais où il faut absolument que ce prêtre mange ce qui est préparé (Qui meurt dîne). Dans les affres de la faim, on suit l'histoire de cette jeune femme qui est obligée de faire des jeûnes sous les ordres de sa belle-mère, et qui ne rêve que des pakoras. Malheureusement, ceux-ci finiront dans le bec des corbeaux.
    
   Certaines nouvelles sont plus fantasques. On se promène au bord d'un lac, pour un pique-nique nocturne. Pique-nique qui prend une tournure inattendue lorsque la fille amène un poisson qu'elle a sorti de l'eau (Le poisson-lune). Je crois que ma nouvelle préférée est celle où toute une famille fait un voyage en train, au cours duquel toutes les familles présentes sortent et partagent les repas qu'elles ont cuisinés (L'épreuve du train).
    
   La dernière nouvelle, Son pesant de sucre, ferme l'ouvrage sur une tonalité un peu plus sérieuse. Ici, l'héroïne cherche à tout prix à être la plus mince possible, au grand dam de ses serviteurs qui ne comprennent pas la lubie de leur maîtresse. Et ce sont eux qui lui ouvriront les yeux sur les bienfaits de la gourmandise dont elle s'était jusque là privée.
    
   Un très joli recueil donc, qui donne irrémédiablement envie de se ruer dans un restaurant indien pour se délecter réellement de tout ce qu'on a lu. Ça tombe bien, l'indien est en bas! Car si les recettes figurent à la fin de chaque nouvelle, je ne me sens pas encore prêt à les mettre en œuvre.

critique par Yohan




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