Lecture / Ecriture
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Le petit copain de Donna Tartt

Donna Tartt
  Le maître des illusions
  Le petit copain
  Le chardonneret

Donna Tartt est une écrivaine américaine née en 1963 dans le Mississippi.

Le petit copain - Donna Tartt

La fin de l’innocence
Note :

   Donna Tartt, qui m'avait époustouflé avec le «Maître des illusions» a peut-être surpassé avec «Le petit copain» le talent qu'elle avait déployé pour son premier roman. Son livre est une plongée en apnée dans le monde de l'enfance, une brillante évocation de l'univers propre aux préadolescents confrontés à leurs propres angoisses ainsi qu'aux sombres réalités du monde qui, alors qu'ils se dépouillent peu à peu des lambeaux de l'innocence, leur apparaît dans toute sa complexité et sa noirceur.
   
   L'héroïne de ce roman, Harriet, douze ans, est une fillette intelligente et dotée d'une forte personnalité, passionnée de lecture et «pilier» de la bibliothèque locale. Alors qu'elle n'avait que quelques mois, son grand-frère, Robin, qui faisait la joie de toute sa famille, est retrouvé assassiné, pendu à un arbre du jardin. De ce drame atroce et jamais élucidé, la famille d'Harriet ne se remettra jamais. Livrée à elle-même, Harriet grandit au sein de cette famille dont le père, personnage pathétique, inconsistant et volage, mène sa carrière dans une grande ville du Tennessee, visitant de loin en loin sa femme et ses filles. Charlotte, la mère d'Harriet, vit, elle, comme une ombre depuis la mort de son fils, gavée de tranquillisants, ayant abandonné toute vie sociale, murée dans ses regrets. Sa grande soeur, Allison, jeune fille à la beauté diaphane et au caractère introverti a déjà franchi le cap qui sépare l'enfance de l'adolescence et les préoccupations d'Harriet lui deviennent peu à peu étrangères.
   
   Harriet ne peut trouver d'écoute et d'affection qu'auprès d'Ida Rhew, la domestique de la maison, de sa grand-mère Edith ( surnommée Edie) , ainsi que de ses grands-tantes Libby, Addy et Tat.
   
   C'est dans la torpeur d'un été interminable qu'Harriet, nourrie des lectures de Conan Doyle, de Stevenson et de Kipling, décide de faire la lumière sur la mort de son frère et de venger celui-ci. Très vite ses soupçons se portent sur un membre d'une famille de marginaux locaux, connu pour ses démêlés avec la justice. Aidée par Hely, un camarade d'école, Harriet va mener ses investigations et tenter de faire payer au coupable la dette de son crime resté impuni. Mais sa quête de la vérité s'avèrera semée d'embûches et lui fera entrevoir un monde bien éloigné de celui des jeux d'enfants, un monde où règnent la misère, la violence et la dépravation.
   
   Mené de main de maître, ce récit en forme d'intrigue policière tient en haleine le lecteur jusqu'à son ultime dénouement et l'on se prend à trembler pour Harriet et son ami Hely, entraînés aux frontières d'un monde effrayant où rôdent criminels et trafiquants de drogue.
   
   Mais «Le petit copain» c'est aussi le portrait d'une certaine Amérique, celle des états du sud riverains du Mississipi, ces états qui ont perdu de leur superbe après la Guerre de Sécession et dont la population blanche ne s'est jamais remise de l'abolition de l'esclavage. Ici, le racisme ordinaire est encore omniprésent, accroché aux moindres détails de la vie quotidienne: les afro-américains sont en majorité pauvres et relégués à des tâches subalternes, domestiques où jardiniers, sous-payés et méprisés même par les blancs plus pauvres qu'eux qui trouvent en eux un exutoire à leurs frustrations : «Un Noir pauvre a du moins l'excuse de ses origines, disait Edie. S'il se trouve aussi bas, le Blanc pauvre ne peut s'en prendre qu'à son propre caractère. Bien sûr, il ne le fera pas. Ca voudrait dire qu'il doit assumer la responsabilité de sa paresse et de son comportement minable. Non, il préfère de beaucoup rouler des mécaniques, brûler des croix et tout mettre sur le dos des Noirs, plutôt que d'essayer d'avoir de l'instruction et de s'améliorer d'une manière ou d'une autre.»
   
   «Le petit copain» c'est aussi la description acérée d'une petite ville endormie, avec ses quartiers résidentiels paisibles où résonne le bruit des tondeuses à gazon, où les voisines épient leurs prochains derrière les rideaux de leur cuisine, c'est aussi ses périphéries miteuses, baraques de guingois et friches industrielles où se déroulent les petits trafics en tous genres, où échouent toutes les errances, où s'achèvent tous les espoirs.
   C'est aussi le portrait d'une famille qui autrefois comptait parmi les notabilités locales, qui a peu à peu perdu de son éclat et de sa fortune mais qui reste l'héritière d'une certaine culture qu'elle entretient tant bien que mal face au déferlement d'une société de consommation qui privilégie la sottise et le matérialisme. Cette famille est avant tout une formidable galerie de portraits de femmes, à tous les âges de la vie, dotées chacune du caractère et des aspirations qui leur sont propres, face à la maternité, au deuil, aux désillusions, à la vieillesse et à toutes les autres petites cruautés et tribulations de la vie.
   
   Le roman de Donna Tartt est un récit d'une profondeur et d'une puissance narrative extraordinaires. La vision qu'elle apporte de la fin de l'enfance et de l'innocence dénote une maîtrise rarement égalée.
   
   «Le petit copain» est un roman sombre et magnifique, envoûtant, érudit et poignant, une mosaïque d'ombres et de lumières à l'image des jeux de reflets du feuillage au dessus des eaux du Mississipi.
   Superbe.
   ↓

critique par Le Bibliomane




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Le petit copain?
Note :

   Toute l’énigme du roman de Donna Tartt tient dans ce titre: qui est ce mystérieux petit copain? Est-ce Hely, le compagnon de jeux de l’héroïne, un garçon un peu plus jeune qu’elle, un peu amoureux d’elle, (mais ils ne sont pas vraiment à l’âge des flirts…), prompt à dire tout ce qui lui passe par la tête, un vrai gamin… et prêt à faire des choses qu’il regrettera lorsque Harriet, cet été-là, décide de retrouver (et de tuer?) l’homme qui a assassiné son frère Robin, un matin de fête des mères, alors qu’elle n’était encore qu’un nourrisson. Le copain est-il vraiment une figure amicale, inoffensive? N’est-il pas au contraire vaguement en danger? En fait le roman proposera une autre piste, et ce sera une découverte pleine d’ironie tragique.
   
   Pour résoudre l’énigme originelle (qui a tué Robin?), le roman emprunte des chemins buissonniers, fait sentir la chaleur et l’ennui de cet été d’adolescence et organise un parcours jalonné de petits cailloux: ce sont des objets, des lieux qui donnent leurs titres aux chapitres et cristallisent une angoisse prémonitoire (le merle blessé qu’Harriet va faire souffrir en essayant de le sauver), une nostalgie (les gants rouges offerts par Ida, la domestique qui sert de mère à Harriet, et qu’elle ne retrouve pas alors qu’Ida s’apprête à quitter la maison), un danger (la salle de billard, lieu de loisir pour les désoeuvrés, où s’organisent des paris truqués). Au bout du compte, on sent bien que la narratrice cherche davantage à suggérer le sentiment de perte qu’à nous plonger dans une intrigue policière palpitante. Cet été est un été d’initiation qui va séparer les amis d’enfance, amener à rompre avec les figures maternelles qui protégeaient la petite fille de la violence de la réalité, à accepter avec amertume que les adultes soient faillibles, imparfaits, à affronter le danger, peut-être la mort, sous la forme des frères Ratliff, des délinquants aux réactions rendues imprévisibles par la drogue (c’est eux qu’Ida accuse, sans preuve, de la mort de Robin)charmeur de reptiles.
   
   Entre les deux familles présentées en miroir (celle d’Harriet, celle des Ratliff), les événements s’enchaînent selon un curieux schéma de vases communicants: Harriet blesse involontairement la grand-mère des Ratliff, et c’est sa propre grand-tante, quelque temps plus tard, qui subit un accident de voiture très grave. Harriet cherche-t-elle à capturer un serpent pour mettre en œuvre ses projets meurtriers, c’est chez les Ratliff que sont livrés des serpents en cage, possession d’un prédicateur charmeur de reptiles.
   
   La religion occupe d’ailleurs une place importante dans le roman: elle y prend un caractère morbide (Harriet fait jouer à ses amis la passion du Christ près de l’arbre auquel Robin a été retrouvé pendu), intéressé (le maître de catéchisme se montre charitable pour se retrouver sur l’héritage des vieilles personnes) ou illuminé (le frère prédicateur, Eugène, au visage marqué par la cicatrice d’une querelle, aux discours peu éloquents, que vient seconder quelques temps un charmeur de serpents inspiré).
   
   Le passage le plus terrible de cette initiation est peut-être celui du camp de vacances, dans lequel Harriet demande à être envoyée pour se protéger et pour se punir sans doute aussi. Placée parmi les adolescents, la fillette ne peut supporter la normalité affirmée de ces jeunes gens uniquement préoccupés de flirts, de poils, de sport et de fous rires collectifs (et pour cela, quelques boucs émissaires sont nécessaires). Le camp prend l’apparence d’un enfer où la singularité n’est pas possible, où la bonne humeur est imposée, et préfigure l’horreur de cette mutation vers l’adolescence, à laquelle elle sera bientôt soumise. En face, Danny, l’un des frères Ratliff, vit une forme d’enfer comparable, soumis aux éclats de colère et de méfiance de son frère que la drogue rend fou, sans espoir de se sortir d’une famille qui est comme une prison.
   
   La fin du roman est en demi-teinte, amère forcément, absolument pas spectaculaire. A l’image de cette perte de l’illusion de puissance que donnait l’enfance à Harriet.
   
   Etrange couverture du poche qui montre deux enfants, plutôt des garçons, une façon de montrer le caractère "masculin" de l'héroïne? mais qui restitue bien l'atmosphère "aquatique" du roman: Harriet passe de longues heures à la piscine, à apprendre à retenir sa respiration comme Houdini qui se libéra d'une caisse jetée à l'eau, et elle apprécie la solitude et le silence des minutes passées sous l'eau.

critique par Rose




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