Lecture / Ecriture
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La passion selon Juette de Clara Dupont-Monod

Clara Dupont-Monod
  La passion selon Juette
  Nestor rend les armes
  Le roi disait que j'étais diable

Clara Dupont-Monod est une écrivaine et une journaliste française née en 1973.

La passion selon Juette - Clara Dupont-Monod

Mystique
Note :

   Juette est née en 1158 à Huy, petite ville commerçante de l’actuelle Belgique. Rêveuse, solitaire, torturée, cette enfant de 13 ans est mariée comme le veut la coutume. Mais pour elle qui s’interroge, qui réfléchit, qui s’accroche à son enfance, ce mariage est une mort lente, une violence qui la mènera, une fois veuve au rejet de l’Eglise, du mariage et du monde.
   Même son unique ami, le moine Hughes de Floreffe ne pourra la retenir.
   
   Clara Dupont-Monod offre avec “La passion selon Juette” un très beau portrait de femme, et une belle approche de cette période de l’histoire médiévale où sont nés les courants mystiques et les hérésies.
   
   C’est un roman violent, âpre. Le destin de Juette n’est pas celui de toutes les femmes. Dès l’enfance elle est singulière. Sa maigreur, son intelligence, ses questions la mettent à l’écart des autres femmes qui acceptent le mariage, les lois de l’Eglise et des prêtres. Elles la mettent
   à l’écart du monde des hommes. Très tôt, elle va percevoir l’injustice d’un monde dans lequel les prêtres s’enrichissent, couchent avec leurs fidèles, où les hommes s’enrichissent aux dépends des autres et où les femmes sont cantonnées à une obéissance servile.
   
   Juette est une femme dangereuse à une époque où il ne fait pas bon dévier de la norme et du dogme catholique. Plus qu’une mystique, qu’une hérétique ou une folle, c’est une femme passionnée, en révolte contre les injustices de son temps, en révolte contre les hommes. Clara Dupont-Monod réussi la performance de rester juste. La quatrième de couverture présente Juette comme «peut-être l’une des premières féministes». J’ai eu un peu peur, mais j’ai retrouvé dans les mots de Juette, dans son rejet des hommes bien des choses lues dans les “Dames du XIIe siècle” de Georges Duby : la soumission, les règles du mariage, les premières mystiques, le refuge des femmes refusant le mariage dans les ordres religieux et laïcs. Juette exècre les prêtres, les hommes, son époux, la sexualité et les grossesses qui lui sont imposées. Ses mots répondent à ceux de son ami, Hugues de Floreffe, le religieux. On voit ainsi comment la singularité de Juette est perçue par le monde qui l’entoure. On entend, puis l’on voit son évolution, de l’enfant à la femme en souffrance, de la femme en souffrance à la femme en révolte.
   
   L’amour qui la lie à Hugues de Floreffe, désincarné et passionné donne lieu à des pages magnifiques, des cris d’amour qui tordent les entrailles.
   A toutes les étapes de sa vie, Juette fait preuve d’une foi qui peut paraître abstraite aujourd’hui. Elle la vit dans toutes ses fibres, dans tous les instants de sa vie. C’est à cause de cette foi que Juette refuse le mariage, le contact des hommes. Elle se veut pure comme la Vierge, détachée du monde, proche de l’idéal évangélique. Son personnage permet de comprendre une certaine forme de foi. Cette foi peut aussi être interprétée comme un refuge contre une féminité que Juette refuse. Elle refuse son corps de femme, ses attraits, les enfants qu’elle porte. Dégoûtée par le fossé trop grand entre ses rêves d’enfant et la réalité sordide de ce mariage auquel elle est contrainte, elle ne voit dans la chair qu’un purgatoire, une épreuve qu’elle endure. Pourtant, Juette enfant est sensuelle : elle aime le monde qui l’entoure, les couleurs, les odeurs.
   
   Sa passion est à mettre en parallèle avec celle du Christ, avec l’histoire du christianisme.
    Juette revient aux sources du christianisme: service, charité, lutte contre soi, pauvreté, etc. On aperçoit à travers elle la lutte entre deux tendances de cette religion. La première, quelque peu nihiliste qui fait de la chair la première porte de l’Enfer, la seconde, officielle et déviante, qui veut la multiplication des croyants.
   
   A travers son histoire, son refuge dans une communauté de béguines, son investissement dans le soin des lépreux, on voit aussi se dessiner un Moyen-Age où la religion est au centre de tout, où les révoltes contre le dogme prennent vie, où la répression et les heures noires des croisades s’annoncent.
   
   Le style sec, poétique de Clara Dupont-Monod sert à merveille son roman. Son parti pris d’alterner les points de vue de l’homme et de la femme aère le texte, et lui donne à mon avis une grande profondeur. Une magnifique découverte.
   
   «Tous les matins, je dois coudre. Ma mère m’attend dans la grande salle. Elle est assise devant le feu. Elle ignore le soleil d’automne qui trempe les pierres et tape contre les murs. Au-delà de la ville, les collines se laissent brûler le dos. Pourquoi restons-nous enfermées ? Je voudrais aller coudre sous l’arbre de la cour. Nous serions assises dans la lumière orange?»
   
   « Chacun encourage la barbarie. Il faut voir comme on regarde les filles seules, ou celles au ventre toujours plat. Je ne comprend pas pourquoi. J’ai cherché dans les textes. Ni Dieu, ni le Christ n’ont jamais demandé qu’on torture les filles. La Vierge est pure. Alors pourquoi ?»

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critique par Chiffonnette




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"Moi, Juette"
Note :

   Attention, ce commentaire révèle l’histoire
   
   Juette est une enfant de 13 ans, solitaire et au monde intérieur riche de questions et de rêves. Elle vit une enfance sombre, loin de toute tendresse maternelle. Elle aimerait tellement savoir lire et écrire, pouvoir lire les romans de chevalerie, rêver tranquillement sous le grand arbre de la cour et surtout pouvoir être pieds nus et sentir les douceurs de l'herbe, de la mousse: "Parfois je m'échappe pour aller m'asseoir sous l'arbre de la cour. Je me tiens aussi droite qu'une porte. Pas un seul de mes cils ne bouge. Je ne fredonne aucune chanson. Je me tais, immobile. Très doucement, je frotte mes pieds l'un contre l'autre. Les sangles de cuir cèdent. J'appuie fort pour sentir la terre sous ma peau. C'est un froid bienheureux, une caresse fraîche qui remonte dans mes jambes. Si quelqu'un me surprend, il ne verra qu'une statue. Il se dira que les statues ne pensent pas et ne font rien. Mais moi, perchée sous mon arbre, je suis pieds nus. Je respire. Je regarde." (p 17)
   
    Juette est à l'étroit devant le feu où coud sa mère, où elle-même tente d'apprendre à repriser, à couper, assembler... pour qui? Pour quoi? Pour un futur mari... Pour bien tenir un futur foyer. Comme elle aimerait se soustraire à cet avenir si terne, tellement insipide, si loin de ce qu'elle ressent au plus profond de son âme. D'ailleurs, son âme se cabre dès qu'elle voit les prélats à la table de ses parents. Juette se cabre pour beaucoup de choses et Juette passe pour être étrange, bizarre et guère facile à marier au grand désespoir de sa mère! Juette sent la révolte contre le système gronder et grandir en elle... d'autant plus qu'elle admire les livres du monastère d'Hugues, le moine copiste, doux et compréhensif envers sa fascination pour les récits chevaleresques, pour les conteurs itinérants qui animent l'imaginaire des gens de foire en foire. Hugues écoute les questions qui assaillent Juette, elle qui souhaiterait tant apprendre, savoir et connaître pour enfin avoir des réponses.
   
   Juette aime suivre la Meuse qui devient Sambre juste avant le monastère: "J'aime ce chemin: il suit le bord de la Meuse jusqu'à ce qu'elle devienne Sambre. C'est un sentiment étrange que de marcher en confiance aux côtés d'une amie qui a perdu son nom. Comme si l'on pouvait découvrir encore une présence que l'on connaît si bien." (p 28 et 29)
   
   Juette a 13 ans et est sur le point de perdre son enfance sans aucune explication, sans aucun chemin à suivre hormis celui de sa révolte et sa haine de l'homme. Pourquoi en arrive-t-elle à la haine non seulement du corps de son époux, de l'homme, mais aussi du sien? Sans doute parce que les adultes n'ont pas su saisir son désarroi intérieur qui ravage lentement mais sûrement son âme. La lecture de ce passage est poignant et intense d'émotion... Juette, pauvre Juette, jetée aux fauves: "Souvent je repense aux dernières couleurs de mon enfance. Les joues roses de ma mère quand elle dit: "Tu devras coudre pour quelqu'un." L'éclat bleu des vitraux. Bleu aussi, le regard de cet homme découvert lors des fiançailles. Ses mains sont courtes et pâles. Il est receveur des impôts, comme mon père. Il y avait le gris des boucles du prêtre. Le noir de ses ongles. Et la belle couleur jaune, l'or des anneaux échangés, a brillé dans la lumière. L'homme s'est approché. Il tremblait d'émotion. J'ai tourné la tête. Lorsque sa bouche s'est aplatie contre ma joue, j'ai croisé les yeux de mon père, assis au premier rang.
   Je me souviens du gris des quarante jours suivants. Le blanc de la robe cousue par ma mère. Le rouge de ma peau sous la robe parce que le tissu me grattait. Ces couleurs, j'aurais voulu les conserver dans les petits bocaux qu'utilise Hugues pour dessiner. Chaque instant de mon enfance sous forme de poudre, sagement posée sur un pupitre, qui n'a besoin que d'eau pour apparaître." (p 76 et 77)
Juette sacrifiée sur l'autel des convenances et des traditions.
   
    Comment ne pas haïr celui qui la possède chaque nuit? Comment ne pas refuser de grandir, de devenir femme? Comment accepter une transformation de son corps lors de la maternité? Juette perd son premier bébé mais un corps mort ne peut donner la vie, une enfance morte dans la souffrance ne peut donner la vie. Puis elle est imperméable au garçon qu'elle engendre: le dégoût pour tout ce qui concerne la chair est à son paroxysme, Juette est mûre pour aborder les rives de la folie et de l'illumination.
   Juette a 18 ans et est une jeune veuve convoitée et désirée. Elle se rebelle contre le cours de la vie et des choses: elle refuse le remariage, elle refuse la loi des hommes et des prêtres bouffis de suffisance et de nourritures. Elle abandonne ses biens pour s'occuper d'une léproserie et elle en deviendra peu à peu la porte-parole. Elle acquiert une aura telle que l'Eglise prend peur: c'est l'époque des mouvements religieux contestataires, prônant un retour aux sources du christianisme, sans apparat et sans hiérarchie. Dieu est partout pour tous. A force de prières, de privations, Juette parviendra à l'illumination et sa renommée n'en sera que plus grande.
   
   C'est le temps des procès, des bûchers sur lesquels l'hérésie est réduite en cendres par l'Eglise. Juette sera arrêtée, échappera au bûcher mais clamera haut et fort, rebelle et partant vivre sa passion en recluse: "Je suis propre. Je suis propre et je sais tout." Une violence monte en Juette, celle des illuminés qui non seulement n'ont plus peur de quoi que soit mais encore savent que tout espoir est perdu. Reste à aller au bout de la route choisie... la réclusion dans la solitude emmurée et les prières. Un homme, un seul homme saura la cerner, l'accompagner et surtout l'aimer de tout son être sans pouvoir lui offrir la délivrance de l'amour partagé: Hugues, ce moine séculier, son ange gardien, sa conscience et son ami le plus cher.
   
   Clara Dupont-Monod nous livre un roman extraordinaire d'émotion, d'actes vrais, de foi exacerbée par l'hypocrisie d'une église vautrée dans les abus les plus indécents. Un roman racontant l'histoire vraie d'une jeune fille qui se lève pour résister à l'oppression masculine, pour se rebeller contre l'ordre établi, pour vivre sa foi dans l'illumination de la passion, au sens christique du terme: elle souffre, elle endure les restrictions qu'elle s'impose pour être au plus près de Dieu et de la vérité... mais aussi, peut-être, pour obtenir les réponses à toutes ses questions.
   
   Clara Dupont-Monod dote son roman de deux voix, masculine et féminine, celles de Hugues et de Juette: elles se répondent, se complètent, s'amplifient et s'éclairent l'une et l'autre.
   
   Une très belle découverte et un voyage extraordinaire dans la vie d'une femme libre perdue dans son époque qui ne reconnaît aucun droit, aucune capacité de raisonner à la femme. Certes, la haine des hommes peut paraître outrancière parfois, mais comment ne pas comprendre Juette qui se voit sacrifier au nom d'un mensonge contenu dans le "oui, je le veux" des sacrements d'un mariage qu'elle n'a jamais voulu?

critique par Chatperlipopette




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