Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

Mémoires d’Agrippine de Pierre Grimal

Pierre Grimal
  Mémoires d’Agrippine

Mémoires d’Agrippine - Pierre Grimal

Portrait de femme
Note :

   Pierre Grimal est membre de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, professeur émerite à l'université de Paris-Sorbonne et avant tout éminent spécialiste de l'histoire de la civilisation romaine. Il est l'auteur de nombreux essais sur l'antiquité romaine , traducteur de Plaute , Térence et Tacite.
   
   C'est en s'appuyant justement sur les écrits de Tacite qui mentionne l'existence de Mémoires écrites par Agrippine la Jeune (15-59 ap.J.C.), et aujourd'hui disparues, que Pierre Grimal nous livre, sous la forme d'un roman, les Mémoires apocryphes de ce personnage-clé de l'histoire romaine. Et quel personnage! Agrippine est l'arrière petite fille du divin Auguste, la soeur de Caligula, la nièce et ensuite la femme de l'Empereur Claude, et enfin la mère de Néron. Un tel pedigree est évidemment une aubaine pour historiens et romanciers.
   
    Pierre Grimal s'est pris au jeu et nous offre avec ces Mémoires le fascinant portrait d'une femme convaincue de son ascendance divine, héritière et donatrice d'une dynastie qu'elle s'acharnera à faire perdurer, mettant en oeuvre pour cela tous les moyens à sa disposition, même les plus sanglants. Ces Mémoires sont aussi l'occasion de faire revivre sous nos yeux toute une époque, celle des Julio-Claudiens, avec une justesse historique et une économie de moyens qui évite les écueils de nombreux romans à vocation historique qui veulent donner à tout prix une impression de réalisme en insistant sur les détails sordides ou pittoresques de l'époque choisie.
   
   Certes, Pierre Grimal ne nous épargne rien des turpitudes des empereurs et de leur entourage mais, en historien confirmé, il élague et dépoussière certains mythes inhérents à l'antiquité romaine et en dresse un portrait nuancé, éloigné des jugements moraux dressés après deux mille ans de civilisation judéo-chrétienne.
   
   On l'aura compris, ces «Mémoires d'Agrippine» ne laissent pas de place à la fantaisie, voire à la mièvrerie, trop souvent rencontrées dans le genre du roman historique mettant en scène des femmes célèbres. Nous sommes ici en présence d'un récit superbement maîtrisé, d'une oeuvre d'une justesse remarquable.
    ↓

critique par Le Bibliomane




* * *



Moderne Antiquité
Note :

   Agrippine. Une femme forte. Une femme de pouvoir. Une femme de l'ombre.
   
   Arrière-petite-fille d'Auguste, sœur de Caligula, nièce puis épouse de Claude, mère de Néron, elle est indissolublement liée aux premiers empereurs romains, à chaque fois dans un rôle différent.
   
   L'Histoire connaît Agrippine la manipulatrice, celle qu'on a accusée d'avoir fait empoisonner Claude pour permettre à son fils Néron d'accéder au trône, et Agrippine la martyre, assassinée sur les ordres de son propre fils dont elle avait dit, jadis, "Qu'il me tue, pourvu qu'il règne!".
   

   Mais est-ce bien le véritable visage de cette femme que la postérité a diabolisée à loisir? Après tout, Agrippine, fille du grand général Germanicus, n'a pas eu une vie facile : orpheline dès son plus jeune âge, sans appui ni ressources, écartée du pouvoir par Tibère, mariée, sur ordre de l'empereur, à un rustre indigne d'elle, bafouée, exilée, Agrippine a toujours vécu dans le secret espoir de faire revenir sa lignée au pouvoir. Ne descend-elle pas d'Auguste et d'Antoine, tous deux élevés au rang de dieux? Mais cette ambition dévorante a un prix, et Agrippine devra un jour payer pour tous ceux qu'elle aura éliminés dans sa course au pouvoir...
   
   Vous, oui vous, les fans de "Game of Thrones", arrêtez tout! Complots, jeux de pouvoir, débauche, empoisonnements, manipulation, retournements de situation... L'histoire des premiers empereurs romains est un véritable roman, que nous raconte ici Pierre Grimal, spécialiste de la Rome antique, en adoptant le point de vue d'Agrippine, si proche du pouvoir pendant plus de vingt ans et en même temps laissée dans l'ombre de l'Histoire.
   
   Grand lecteur de Suétone et Tacite, ses principales sources en la matière, Grimal nous livre un roman haletant, où les néophytes découvriront les coulisses du pouvoir à Rome, tandis que les latinistes s'amuseront à retrouver l'origine de telle ou telle anecdote dans les œuvres des plus grands historiens romains. Alliant rigueur scientifique et grande maîtrise du style, l'auteur nous propose un récit historique haut en couleurs, nous plongeant comme si nous y étions au cœur des intrigues politiques du Ier siècle avant J.-C..
   
   Sa grande force est de s'écarter de l'image traditionnelle d'Agrippine. En effet, loin de la présenter comme une cruelle meurtrière prête à tout pour permettre à son fils d'accéder au trône, il la dépeint avant tout comme une victime : victime de l'empereur Tibère, qui persécute et fait progressivement assassiner toute sa famille, inquiet de voir la lignée du célèbre Germanicus réclamer sa part du pouvoir, victime de son ambition démesurée, pour elle-même comme pour son fils, victime enfin de la société romaine qui la relègue dans un rôle d'intrigante sans jamais lui permettre de s'installer elle-même sur la plus haute marche du pouvoir. De plus, en insistant sur la généalogie hors du commun d'Agrippine, Grimal nous permet de mieux comprendre en quoi cette descendante du divin Auguste et du grand Marc Antoine, convaincue de sa légitimité, tente par tous les moyens de reprendre une place qu'elle considère comme lui étant due, et ce détail change radicalement la perception du lecteur : désormais, Agrippine n'est plus une arriviste sanguinaire, mais une femme bafouée cherchant simplement à retrouver son rang.
   
   À la fois fine stratège, perspicace dans ses observations politiques, habile dans ses manipulations, mais aussi arrogante, jalouse et cynique, l'héroïne est dotée d'une personnalité complexe et nuancée, bien loin du manichéisme qui règne traditionnellement dans les romans historiques. Les personnages secondaires sont également croqués avec finesse, en particulier Caligula, Claude, Néron (qui n'est évoqué qu'à la toute fin du roman) et Sénèque, le philosophe avec qui Agrippine semble entretenir des rapports bien ambigus. En revanche, le parti pris de l'auteur d'adopter l'orthographe latine pour désigner certains d'entre eux (Néron devient Nero, Sénèque est appelé Seneca, Messaline devient Messalina) déstabilisera peut-être certains lecteurs, d'autant que les moins férus d'Histoire romaine auront peut-être du mal à s'y retrouver dans cette immense galerie de personnages.
   
   Alors certes, certains passages pourront sembler longuets ou redondants à ceux que l'histoire antique ne passionne pas outre mesure, et l'écriture, parfois proche de celle des auteurs romains, paraîtra par moments sèche et austère, à la limite de la traduction de version latine, mais il faut tout de même s'incliner devant la qualité de cet ouvrage magistral, documenté, intelligent, et qui nous démontre, s'il en était encore besoin, à quel point l'Antiquité peut se révéler impressionnante de modernité et apporter un éclairage subtil sur notre propre époque.

critique par Elizabeth Bennet




* * *