Lecture / Ecriture
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American Darling de Russell Banks

Russell Banks
  De beaux lendemains
  American Darling
  Affliction
  Sous le règne de Bone
  Terminus Floride (ou Continents à la dérive)
  Pourfendeur de nuages
  Hamilton Stark
  Trailerpark
  Histoire de réussir
  La Réserve
  L'Ange sur le toit
  Lointain souvenir de la peau
  La relation de mon emprisonnement
  Un membre permanent de la famille
  Continents à la dérive

AUTEUR DU MOIS DE DECEMBRE 2005

Russell Banks est né le 3 mars 1940 aux Etats Unis, dans le New Hampshire. Il a voyagé, exercé de petits métiers et, plus intéressant à mon avis, milité pour les droits civiques des Noirs, à une époque ou cela était loin d'aller de soi, surtout pour un Blanc.
C'est un grand admirateur de Jack Kerouac. Il avait commencé par écrire de la poésie, mais s'est ensuite mis au roman avec beaucoup plus de succès. Plusieurs de ses romans ("Affliction", "De beaux lendemains") ont été adaptés au cinéma.

Il devient professeur d'Université avant d'aller vivre deux ans en Jamaïque.. Il est maintenant un écrivain reconnu et incontesté, membre puis même président du Parlement International des Ecrivains.
Dans ses romans, il met le plus souvent en scène des marginaux ou des "ratés", des losers du système américain. "C'est une préoccupation centrale pour moi, presque une obsession: parler de ceux dont les vies ne sont pas considérées comme suffisamment intéressantes pour qu'on en parle. Amener les autres à prendre conscience que la vie intérieure de ceux qu'on appelle les gens ordinaires est aussi subtile, compliquée, et trouble que celle d'un philosophe, d'un chef d'entreprise ou d'un intellectuel."

American Darling - Russell Banks

African Dream
Note :

   Un rêve africain. Ce pourrait être un autre titre pour ce roman qui entretisse deux histoires: celle d'une femme américaine, Hannah Musgrave, et celle d'un pays africain, le Libéria, des années 1960 à l'an 2001. Deux histoires intimement mêlées.
   
   Parlons du Libéria pour commencer, un petit pays coincé entre la Sierra Leone, la Guinée et la Côte d'Ivoire, sur la côte atlantique de l'Afrique. Un pays qui entretient des liens privilégiés avec les Etats-Unis depuis sa "création" au XIXème siècle, ou pour mieux dire sa colonisation par des noirs américains - surnommés les américos -, des esclaves affranchis ou fugitifs qui s'étaient d'abord installés dans les états du nord, suscitant une profonde inquiétude dans le chef de la population blanche. Le gouvernement des Etats-Unis, avec la complicité des abolitionistes bien pensants, avait alors opté pour leur "retour aux sources" et financé leur installation dans ce petit bout de terre. C'était la solution idéale: les Américos, trop heureux de reprendre le rôle de propriétaires terriens ou de contremaîtres, cultivaient le riz ou exploitaient des plantations d'hévéas tout en apportant à leurs frères de la brousse les bienfaits de la civilisation et les lumières de la vraie foi (épiscopalienne ou baptiste dans le cas présent) et en renvoyant à leurs bailleurs de fonds d'Outre-Atlantique des dividendes sonnants et trébuchants. Après quoi, l'histoire du Libéria se confond avec celles de ses voisins à la fois exploités et maintenus dans une forme de dépendance par les puissances occidentales, pour finalement sombrer dans une sanglante guerre civile dans les années 1980.
   
   Et venons-en à présent à Hannah Musgrave, l'American Darling du titre, née dans une famille privilégiée de la grande bourgeoisie bostonienne et destinée, selon toutes évidences, à hériter des privilèges de ses parents. N'était son engagement politique, dans les mouvements pour les droits civiques des noirs tout d'abord, dans les mouvements de protestation contre la guerre du Vietnam ensuite. Un engagement de plus en plus radical qui l'a amenée à plonger dans la clandestinité, avant de la forcer à quitter les Etats-Unis pour le Ghana et de là pour le Libéria où elle a épousé un Libérien avec lequel elle a eu trois fils. C'est Hannah Musgrave elle-même, à l'aube de la soixantaine, qui, se retournant sur son passé, nous raconte à la fois sa propre histoire et celle du Libéria. L'occasion pour Russell Banks de nous donner un magnifique portrait de femme, de ses égarements, de ses aveuglements à l'époque de son radicalisme politique et plus tard, de son apathie devant la corruption du régime et l'insondable misère du peuple libérien, et enfin de sa lucidité tardive qui lui fait comprendre comment le peu d'emprise que nous avons sur nos vies et notre environnement, si dérisoire soit-il, peut à certaines heures, faire toute la différence, et comment certains de nos choix peuvent se révéler lourds de conséquence, ne serait-ce que pour nous-mêmes et ceux qui nous sont très proches: "Yet at any time, once my baby were born, I could have put my shoulder to the wheel of one or several of the dozens of volunteer and non-governmental charitable organizations that were stuck to their hubs in the mud of Liberian corruption, cynicism and sloth. (...) It wouldn't have changed the world or human nature, and probably wouldn't have altered a single sentence in the history of Liberia. But it would have changed me. And a different person, I might have avoided some of the harm I inflicted later both on myself and others."
   
   Tout en promenant le lecteur continuellement d'une époque et d'un continent à l'autre, Russell Banks brasse plusieurs des thèmes qui lui sont chers. Les questions raciales, et ce serait faire preuve d'angélisme d'en nier l'existence alors qu'aujourd'hui encore, dans la Nouvelle Orléans sinistrée, il vaut mieux avoir la peau blanche, alors qu'aujourd'hui encore l'Afrique se déchire dans des guerres que l'on peut qualifier de tribales. Les cicatrices laissées par la colonisation. La politique étrangère des Etats-Unis. Les injustices sociales. Les illusions des idéologies, même les mieux intentionnées. La difficulté d'atteindre à la lucidité et à un engagement véritable... Cela nous vaut un livre très dense et très riche, mais qui reste toujours d'une limpidité et d'une clarté exemplaires. Un livre profondément intelligent et débordant d'humanité.
   
   "American Darling" est peut-être le plus beau livre de Russell Banks à ce jour.
   Un livre à lire de toute urgence.
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critique par Fée Carabine




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Engagement révolutionnaire et Libéria
Note :

   Un roman de Russell Banks c’est forcément touffu et documenté. Il vous prend à la gorge et ne vous lâche plus. Pour « American Darling » …, c’est pareil !
   
   Par ailleurs notre ami Russell Banks n’hésite pas à varier ses sujets d’intérêts et ses approches. C’est entre autre au Libéria qu’il va nous emmener cette fois-ci. Pas le Libéria idéalisé d’il y a longtemps, concept pour intellectuels à bonne conscience. Non ! Le Libéria d’il y a peu (je n’ai pas envie de dire actuel !), celui où les diverses milices des chefs de guerre font assaut de cruauté, enrôlent les enfants pour mieux tuer … Le Libéria qui nous fait considérer l’âme humaine d’un oeil des plus critique.
   
   Hannah Musgrave fut ce qu’on pourrait appeler une jeune «gauchiste» engagée dans sa jeunesse. Suffisamment en tout cas pour qu’elle soit recherchée par le FBI, et quasi obligée de s’exiler pour tenter de vivre hors prison. Elle échouera d’abord au Ghana, puis rapidement au Libéria.
   
   Et c’est une Hannah Musgrave de plus de cinquante ans qui nous raconte son histoire. Revenue de beaucoup de choses et au moins du Libéria (ce qui n’est déja pas si mal !). Elle y aura laissé des plumes. Et pas que des plumes ! Mais tenter de raconter l’histoire serait vain. N’oublions pas qu’on est dans un Russell Banks et que ce n’est pas si simple ! Ce serait même tellement réducteur ! Histoire et psychologies sont très étroitement entrelacées et les séparer … ? Et comme Russell Banks n’est pas du genre à «jouer petit bras», c’est une énorme période, une bonne trentaine d’années de la vie d’Hannah, qu’il balaie. Pour la cohérence, et avec cohérence.
   
   Dans un genre plus … polar, j’ai pensé à «Kahawa» de Donald Westlake. La candeur américaine confrontée à la sauvagerie primitive. Mais «Kahawa» était davantage divertissement. Westlake vs Banks. J’aime les deux dans leur genre.
    ↓

critique par Tistou




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Le sujet l’emporte sur les personnages
Note :

   Hannah Musgrave est la propriétaire d’une ferme bio qu’elle tient avec trois employées. Mais la vie de Hannah, paisible et douce, au bord d’un lac, ne l’a pas toujours été. Et lorsque subitement lui prend l’envie de retourner au Liberia, pays où elle a déjà séjourné deux fois de manière prolongée, elle retrouve les fantômes qui ont marqué sa vie africaine: son mari Woodrow, ministre de la santé, ses enfants, la guerre civile et les chimpanzés.
   
   Hannah Musgrave est une femme de combat. Etudiante dans les années 60, elle a pris part à tous les rassemblements étudiants contre la guerre au Viet-Nam. Elle a même été plus loin : elle a monté et dirigé des groupes aux actions plus musclées. C’est en fuyant la police qu’elle a été obligée de se réfugier dans la clandestinité sous le nom de Dawn Carrington puis de fuir en Afrique, au Ghana et au Libéria, où elle a rencontré son futur mari. Il vivra au Libéria dans le luxe, son mari parvenant à conserver son poste de ministre malgré les changements de régime. Mais la guerre mettra fin à cette vie, et poussera Hannah à rentrer aux Etats-Unis pour diriger sa ferme.
   
   American Darling est un roman riche: de la situation de groupe qualifié de terroriste dans les années 60 au déclenchement de la guerre civile au Libéria qui mène Charles Taylor au pouvoir (à noter qu’il est actuellement jugé pour crimes), on découvre la vie de deux pays intimement melés. Car Russell Banks profite de ce roman pour donner au lecteur un cours sur l’histoire de ce pays, comment les Etats-Unis ont choisi qu’il soit indépendant tout en gardant la main sur tout ce qui s’y passe. Même lors de la guerre qui oppose trois mouvements (le pouvoir et deux mouvements rebelles), ce sont les Etats-Unis qui mènent la danse, en ayant choisi le vainqueur. Hannah sera d’ailleurs, contre son gré, un des instruments qui mènera Taylor au pouvoir et qui précipitera la fin de sa famille.
   
   Le personnage d’Hannah Mugrave ne m’a pas énormément intéressé. D’ailleurs, Russell Banks ne fait rien pour rendre ce personnage sympathique. Jeune fille en rupture avec la société, elle ment à tous et même à ses proches pour se protéger, avant de filer en Afrique avec un camarade louche, puis de se marier à Woodrow. Là, elle abandonne toute velléité contestatrice: elle accepte tout ce que veut son mari, alors que son amour pour lui n’est pas flagrant. Elle ne s’occupe pas de ses enfants, qu’elle laisse aux soins d’une cousine de son mari. Son seul but, qui apparaît petit à petit et qui deviendra son ultime combat en Afrique, est de sauver les chimpanzés, animaux maltraités, utilisés pour des tests cosmétiques ou pharmaceutiques ou comme animaux de compagnie, et qui subissent des sévices. En dehors de cela, elle devient une femme sage, docile, à l’opposé de celle qu’elle était étudiante. Cette dichotomie m’a paru trop abrupte, soudaine, pour être totalement crédible.
   
   En revanche, la plongée dans le Libéria est fascinante, comme ce voyage que fait Hannah pour rencontrer la famille de son époux. Hannah est une ombre, un fantôme, son mari ne se préoccupe aucunement d’elle, la famille se contrefiche de la voir, et elle découvre le monde clos d’une tribu, perdue dans le nord du Libéria, qui voue une admiration sans borne à Woodrow, celui qui a réussi. La description des mécanismes menant à la guerre civile et le plaidoyer pour le sauvetage des singes sont également très intéressants.
   
   Russell Banks signe avec "American Darling" un livre riche, foisonnant, où le sujet l’emporte sur les personnages qui y jouent. Et ce n’est pas rien d’intéresser pendant plus de 500 pages un lecteur qui n’a que peu d’empathie pour le personnage principal!

critique par Yohan




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