Lecture / Ecriture
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Le bourreau de Heloneida Studart

Heloneida Studart
  Le Cantique de Meméia
  Les Huit Cahiers
  Le bourreau

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le bourreau - Heloneida Studart

Une anatomie de la cruauté
Note :

   Carmélio, tortionnaire et assassin à la solde de la police secrète brésilienne, est envoyé dans le Nordeste pour liquider un jeune "agitateur", personnage du reste étonnamment pâlot. Et pourtant, cette mission de routine marque pour lui en quelque sorte le début de la fin. Cynique, complètement dénué de sens moral, aussi cruel envers les hommes qu'il est doux avec les animaux, Carmélio vient en effet de commettre la terrible erreur de tomber désespérément amoureux de Dorinha, l'amie de sa victime. Dans un virage à 180º, à mi-parcours du roman, Carmélio se jette alors sur les routes du Nordeste, en quête d'une impossible rédemption à laquelle il ne croit d'ailleurs pas une seule seconde (pas question ici d'une fin à l'eau de rose!).
   
   Avec "Le bourreau", Heloneida Studart nous livre un roman imprévisible, qui prend sur une bonne part de son cours le rythme de la promenade, s'autorisant ça et là un détour au fil de l'un ou l'autre méandre. Une belle vivacité de ton s'y met au service aussi bien de l'évocation de la vie quotidienne des Brésiliens, suscitant un monde de couleurs et de saveurs qui a pour les lecteurs européens tout le charme de l'exotisme, que d'un véritable brûlot social et politique - plaidoyer féministe, plaidoyer pour la liberté et la justice et réquisitoire contre toutes les formes de cruauté et d'exploitation qui gangrènent la société brésilienne.
   
   Militante très engagée dans la vie sociale et politique de son pays, devenue féministe après avoir fui très jeune le traditionnalisme de sa famille où, nous dit-elle, "les femmes n'avaient pas de volonté", Heloneida Studart - notamment par la voix de son héroïne Dorinha - martèle ici avec force ses vues pour la société brésilienne. "Le bourreau" est un livre engagé, et c'est un livre très très noir, mais ce n'est pas que cela... Car en même temps, et de façon presque paradoxale, "Le bourreau" n'est dénué ni d'humour ni de douceur, une certaine forme de douceur de vivre qui se dissimule dans d'innombrables petits détails. Et c'est ce cocktail détonant, mélange de l'eau et du feu, de l'engagement et de la distance, qui confère à ce livre étonnant une grande force - pouvoir de persuasion et charme certain. C'est vraiment une belle découverte que ce livre où, le fait est assez rare pour être souligné, une réflexion politique très présente n'oblitère pas la vie qui court, va son chemin et s'écoule, tout simplement.
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critique par Fée Carabine




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Le pèlerinage du bourreau
Note :

   Attention, ce commentaire révèle l’histoire
   
   Symboliquement, il y a deux chats dans ce roman, un à chaque bout de l'histoire. Veludo qui a été tué par Verinha, la maîtresse de Carmélio, une femme jalouse de son regard. Roldão réputé si doux mais qui mordra le narrateur parce qu'il a signé un pacte avec le diable puis il périra de la rage. Car le mal est au coeur du récit, spécialement le mal que les hommes se font et qui apparaît de deux façons, par la répression exercée par le régime militaire et par la violence familiale, notamment sur ses filles. La libération, ou la rédemption, est-elle possible ?
   
   Un agent de la dictature
   En 1964, les généraux de Brasilia ont pris le pouvoir et décidé d'éradiquer toute opposition. Le major Fernando envoie à Fortaleza un de ses tueurs favoris, Carmélio, pour éliminer Célio, jeune dessinateur et peintre soupçonné d'activités clandestines. L'artiste est lié à l'imprimeur Laudelino, disparu deux ans auparavant, et sous l'influence de Dorinha, la descendante de deux grandes familles, les Vasconcelos et les Alencar. Avant de commettre son crime, le bourreau venu de Rio enquête sur Célio et son entourage, tombe amoureux de Dorinha, et se perd continuellement dans le cauchemar de ses activités de tortionnaire avant même de réaliser sa sinistre mission.
   
   Une société anachronique
   L'esclavage aboli en 1888, pèse encore sur les relations des Vasconcelos avec leurs servantes comme dans la vie sociale. Ainsi l'avocat Maurilio, un proche de Dorinha, se présente-t-il comme un "zambo riche" et plaisante sur ses racines : "Ma grand mère venait de Luanda. Mais une fois la famille enrichie et blanchie, on brûla ses portraits." Sa mère vit à Crato et correspond avec le Pape. La société du Nordeste est dissiquée par le scalpel féministe de l'auteure, elle-même issue de ce milieu étouffant dont elle souligne à maintes reprises les attitudes anachroniques dans la vie quotidienne. Surtout, comme dans “Les huit cahiers et le Cantique de Meméia” , la doyenne du clan familial a mis ses filles sous sa coupe. Dorinha veut éviter de tomber dans le piège du pouvoir matriarcal soutenu par l'Eglise catholique, aussi est-elle devenue bibliothécaire et s'intéresse-t-elle à la "littérature de cordel". Mais elle ne doit épouser ni un carioca comme Carmélio, ni un noir comme Maurilio, ni un impie ou un franc-maçon. Et Célio ? Il est assassiné — ce qui marque le milieu du volume.
   
   Un pèlerinage dans le sertão
   Son crime commis, les remords s'emparent de Carmélio qui ne supporte plus la vie qu'il mène à Rio. Ses aventures amoureuses sont des échecs. Sa mère lui apparaît en songe et le traite d'assassin. Puis Dorinha elle-même lui apparaît avec le même visage accusateur, le visage de sa mère. Mais Dorinha confessera aussi à Carmélio ses véritables activités… Bien que non croyant, Carmélio va ainsi se joindre à un pèlerinage déjà décidé par Dorinha, pour accompagner Amaryllis, une amie de sa famille, et le pharmacien Betô. Chacun avec des raisons différentes. Le groupe va faire le trajet à pied en marchant de nuit pour moins souffrir de la terrible chaleur du sertão au moment de la sécheresse. La transformation du bourreau en pèlerin est annoncée par les mots mêmes du titre original : “O torturador em romaria”. Mais le pèlerin Carmélio a-t-il tout perdu du tortionnaire qu'il était ?
   
   Dieu ou Diable ?
   Ce pèlerinage doit les mener jusqu'à Juazeiro où l'on prie le père Cicero, un faiseur de miracles mort en 1936. Il donnait la communion à sa paroissienne Maria de Araujo quand elle connut ses premiers stigmates. Leurs miracles ne furent pas reconnus par Rome mais l'influence du père Cicero grandit et il régna sur la région de Joazeiro, le hameau devenu une ville. Il se vantait d'avoir ouvert les négociations pour mettre fin à la Guerre de 1914-1918. Sur cinq cent kilomètres à la ronde il attirait un peuple qui d'obéissait plus aux "coronels", aussi aurait-il pu craindre de subir le sort de Canudos après son raid sur Fortaleza pour en virer le gouverneur. À Canudos, le village du chef mystique Antonio Conselheiro ne s'était pas rendu : les paysans pauvres et fidèles à l'empire avaient été exterminés par l'armée républicaine venue de Bahia en 1897. D'autres mystiques sont évoqués dans le récit. Au XVIIIè siècle, un moine nommé Vidal avait parcouru le pays à pied. Et non loin de Fortaleza, la ville de Canindé reçoit toujours les pèlerins venus honorer saint François d'Assise. — Pour Amaryllis, Betô, Carmélio et Dorinha l'odyssée prendra fin bien avant les 500 km à travers le sertão. Par l'intervention de Maurilio parti voir sa mère à Crato, ou celle de Dieu ou encore celle du diabolique major Fernando ?
   
    Malgré la couverture de l'édition française, ce n'est pas exactement ce qu'on appelle un roman à l'eau de rose… La violence, à commencer par celle du bourreau, y est plus présente que dans bien des "polars" et la tension vaut bien celle des "thrillers" les plus réussis. En conclusion, n'avons-nous pas ici "le grand roman brésilien" de la génération qui suit le "Diadorim" (1956) de João Guimarôaes Rosa ?

critique par Mapero




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