Lecture / Ecriture
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Morituri de Yasmina Khadra

Yasmina Khadra
  Morituri
  Les agneaux du seigneur
  Cousine K
  Les hirondelles de Kaboul
  Double blanc
  L'imposture des mots
  L'attentat
  L'écrivain
  Les sirènes de Bagdad
  A quoi rêvent les loups
  Ce que le jour doit à la nuit
  La part du mort
  L’automne des chimères
  L'équation africaine
  Les anges meurent de nos blessures
  La dernière nuit du Raïs
  Dieu n'habite pas la Havane
  L'outrage fait à Sarah Ikker

Yasmina Khadra est le nom de plume (formé des deux prénoms de son épouse) de l'écrivain algérien Mohammed Moulessehoul. Il est né en 1955 dans le Sahara algérien. Militaire jusqu'en 2000, ce n'est qu'en 2001, après sa démission de l'armée et à la sortie de son 14ème roman, qu'il se démasque comme étant un homme. C'est que ce 14ème roman, "L'écrivain", était d'inspiration autobiographique.

Morituri - Yasmina Khadra

Algérie : l'urgence de dire
Note :

   « Qui pourrait croire, sans en être averti, que « Morituri » a été écrit par une femme ? Qui pourrait, en effet, déceler une femme derrière cette écriture sans appel, misogyne jusqu'à la veulerie et ne se ménageant pas même un seul petit personnage féminin positif ? Le mâle le plus irréductible ne l'oserait plus de nos jours ! Il aurait trouvé la place, si ce n'est d'une mère, au moins d'une soeur, jolie à exhiber ou plus intelligente, elle, que les autres qui sont toutes ? on le sait bien ».
   
   C'est dans la préface, écrite en 1997, et du plus haut comique maintenant puisque l'on sait que le pseudo Yasmina Khadra, constitué de deux des prénoms de sa femme, est celui de Mohamed Moulessehoul, commandant dans l'armée algérienne à l'époque !
   
   Morituri est un polar, noir, en immersion complète dans la réalité algérienne de l'époque, pour autant qu'il y ait eu quelque chose de réel (je veux dire quelque chose à quoi se raccrocher) à l'époque. Noir, noir.
   
   Le commissaire Brahim Llob, le héros, est devenu l'homme à abattre, disons celui à ne plus fréquenter, dans son quartier, du fait de son statut de policier. Y. Khadra nous raconte la hantise du matin, au moment de partir. Vérifier que rien de suspect n'apparaît dans la rue. La hantise au moment de tourner la clef de contact. La suspicion toujours et partout ?
   
   Mais surtout le commissaire Llob a hérité d'un bâton m?, en la matière d'une enquête minée en terrain miné dans un milieu où le terme de mafia arriviste politico-économique parait encore léger !
   
   C'est réaliste, parfois violent, désespéré quasiment toujours. Ca éclaire sûrement sur une réalité algérienne sur laquelle on ferait bien semblant de ne pas voir ce qui s'y (est ?) déroule. Les personnages sont bien campés et crédibles.
   
   Mais je ne sais pas, il m'a manqué un truc pour adhérer complètement. D'où les 3 étoiles, seulement, si je puis dire.
    ↓

critique par Tistou




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Dix années de tuerie aveugle
Note :

   « Saigné aux quatre veines, l’horizon accouche à la césarienne d’un jour qui, finalement, n’aura pas mérité sa peine. Je m’extirpe de mon plumard, complètement dévitalisé par un sommeil à l’affût du moindre friselis. Les temps sont durs: un malheur est si vite arrivé.»
   
   C’est par une phrase d’une construction et d’une sophistication rares, immédiatement suivie de deux autres mêlant argot et mots du quotidien, dans un decrescendo littéraire pleinement conscient, que commence «Morituri». On est tout de suite pris dans l’ambiance, happé par un style original qui appelle sans regret possible à en savoir plus.
   
   «Morituri» est un amalgame brillant de lignes fulgurantes par la beauté de leur construction, toute faite de l’étrangeté des associations de mots, non de leur rareté, combinées à des passages orduriers afin de mieux vous clouer sur place. Un va et vient permanent entre le beau et le laid, l’intelligent et le bas, l’élévation de l’esprit et la turpitude terroriste, l’élégance d’un engagement honnête et désintéressé face à l’horreur des tueries aveugles. Un style houleux pour montrer une société qui bascule, qui ne sait plus à quoi se raccrocher, en perte de tout repère.
   
   Un livre, sur fond de roman policier pour excuse, pour dire le mal profond qui mit l’Algérie à feu et à sang pendant les dix années les plus noires de son existence. On y traverse les ghettos où l’on se fait la guerre, par marionnettes interposées, les riches manipulant les pauvres, les pauvres tuant les encore plus pauvres pour rendre les riches encore plus riches, ne comprenant rien à ce scénario qui les dépasse.
   
   Des mots crûs qui dévoilent les dessous du terrorisme et de la guerre civile, montrent sans concession la totale collusion entre le pouvoir civil, politique, économique et les leaders du terrorisme algérien. Une façon comme une autre de créer les conditions pour accaparer l’attention afin de mieux mener, en toute tranquillité et impunité, ses petites affaires et se bâtir, au frais de l’Etat et de la communauté internationale, des empires personnels inexpugnables. Rarement les coupables payent grâce à la corruption généralisée, tout le monde tenant tout le monde, souvent de façon sordide.
   
   Il faut le courage, la foi, la loyauté désintéressée du commissaire Llob, double littéraire de Mohammed Moulessehoul, lui-même double, réel, de Yasmina Khadra, pour faire tomber quelques gros bonnets qui tirent les ficelles terroristes.
   
   Des répliques aussi cyniques que l’attitude qu’elles condamnent, une descente aux enfers, au prix de vies amies, pour tenter de contenir l’horreur, de faire cesser les assassinats gratuits, ceux des gamins parce qu’ils vont à l’école, «et des filles que l’on décapite parce qu’il faut bien faire peur aux autres.»
   
   Un livre à vif où un humour noir vous percute de façon récurrente pour vous propulser jusqu’à la prochaine station de l’horreur, histoire de savoir qu’on y a survécu, par dérision.
   
   Pour comprendre pourquoi ces dix années de tuerie aveugle en Algérie, les mécanismes et les enjeux occultes. Un peu superficiel peut-être mais terrifiant, dévoilant juste ce qu’il faut d’ombre pour en frissonner d’horreur.

critique par Cetalir




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