Lecture / Ecriture
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Le contemplateur de Stéphane Héaume

Stéphane Héaume
  Le contemplateur
  La nuit de Fort-Haggar
  L'insolite évasion de Sebastian Wimer

Stéphane Héaume est un écrivain français né à Paris en 1971.

Le contemplateur - Stéphane Héaume

Vive l’écriture !
Note :

   Je ne connaissais pas Stéphane Héaume, même de réputation, et ce Contemplateur est le premier de ses romans que je lis. Je pense que ce ne sera pas le dernier car, même si je ne sors pas pleinement satisfaite de cette lecture, on peut dire que je l’ai néanmoins beaucoup aimée.
   
   Tout d’abord, j’ai énormément apprécié l’écriture. Vraiment, cela me semble être le point fort de cet auteur : un très beau style.
    «Il y a dans ces cordes pincées une intense vibration qui gronde comme une onde, une plainte sourde et sombre qui s’éveille, crie, retombe en un lourd soubresaut qui effraie le vieux Combes. Depuis quelques secondes il a les yeux fermés. Assis de biais, fauteuil craqué, la main coulant dans l’ombre à baiser le parquet, il se laisse gagner par l’habile musique dont les rythmes ventrus se dandinent, vulgaires. Et tourne le sillon qui s’enroule et se perd dans l’alchimie des sons, usé depuis toujours pour avoir trop servi., pour avoir trop donné au libraire fou d’amour ces doux instants d’oubli, ces danses syncopées, cette ivre mélodie.»
   
   Comment ne pas sentir que ce sont presque des alexandrins ? De même Héaume use-t-il en maître de l’allitération, nous en faisant goûter sans aucune lourdeur le pouvoir de suggestion. Et de tout cet art dont il nous fait profiter, je me suis régalée et je le remercie de tout coeur.
   
   Maintenant, passons à ce qui, dans ce roman, m’a moins convaincue.
   Tout d’abord j’ai tout du long été gênée dans ma représentation mentale par le fait que je n’arrivais pas à situer exactement l’époque des faits. En général, quand cela n’est pas précisé dans un roman, c’est que l’on est contemporains. Dans le cas contraire, quelques mots au début permettent de se situer exactement. Ici non. On a bien quelques indications «phonographe», «cabriolet» etc. mais pas assez précises à mon avis. Ce siècle occidental a été trop marqué par les bouleversements guerriers qui changeaient tout, j’aurais eu besoin de situer vraiment les années. Telle que l’histoire est présentée ici, je voyais les scènes, certes, mais avec comme un flou ou une incertitude, sans confort.
   
   A ceci près et le talent d’écriture aidant, j’ai trouvé l’art du récit de Stéphane Héaume supérieur à l’intrigue elle-même. Il ne s’agit évidemment pas d’une intrigue au sens policier du terme mais j’ai un peu regretté une toute fin surprenante et peut-être pas très bien venue. En tout cas, pour ce qui est des trois dernières pages, je ne les ai ni bien comprises, ni bien aimées. J’ai regretté que les portraits si vivants que l’auteur nous avait faits des différents personnages n’aient éclairé que peu précisément la psychologie de celui qui aurait pu nous permettre de mieux comprendre cette chute.
   Ceci dit, c’est juste mon avis.
   
   
   PS : Comme le personnage principal écoute et prise tant cette musique dont on parle dans l’extrait que j’ai cité, la «ballade du roi de la montagne» je l’ai cherchée car j’aurais voulu l’entendre moi aussi. Mais je ne l’ai pas trouvée. Si quelqu’un est plus heureux que moi à ce sujet, il serait gentil de me la faire connaître. Ca aurait été quelque chose de lire le livre en l’écoutant… mais je n’ai pas pu, ou pas su.
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critique par Sibylline




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Le curé défroqué de la littérature
Note :

    «Dans la pièce, hébété, un vieil homme regarde le garçon. Son costume gris, trop court, l’étrangle au cou. Cou flasque et tanné, craquelé de rides qu’il voudrait effacer. Comme ce drame. Trop tard. Lui vit. L’autre est mort, dans sa librairie. A trois heures de l’après-midi.» Le vieil homme, c’est monsieur Combes, libraire du village de Morghor. Le mort c’est Théo, son commis, âgé d’une vingtaine d’années. Son commis et amant. Alors coupable Combles qui s’empresse de se débarrasser du corps en l’enterrant dans sa cave, de remplacer son commis par un autre bellâtre du même âge qu’il se plaît à contempler en silence?
   
   C’est avec beaucoup d’habileté que Stéphane Héaume invite le lecteur à découvrir l’étrange monsieur Combes. Un érudit certes, mais un érudit déçu, blasé: «Il s’était imaginé, en s’installant à Morghor, que sa librairie serait un monastère, que chaque ouvrage serait une bible et son bureau un autel; il avait cru, assez naïvement, qu’il chanterait ses grand-messes d’érudit en solitaire, pour le seul orgueil de son savoir; que dans chacun de ses livres il y aurait un peu de son saint sacrement, et que, les lisant bout à bout, il finirait par y trouver le Saint-Graal. Mais le temps avait passé qui l’avait conduit à déposer sa robe, lui, le curé défroqué de la littérature.» Et quel étrange comportement il a avec son nouveau commis: observateur jusqu’au vice? Maniaque jusqu’à l’obsession?
   
   L’auteur nous emmène exactement où il a envie qu’on aille, jusqu’à l’émouvante révélation finale. Cette personnalité trouble s’obscurcit de ligne en ligne, desservie par des commères avides de scandale, trop heureuses de suspecter les moindres gestes d’un vieil ermite peu causant. Monsieur Combes est un esthète, elles comptent bien le lui faire payer.
   
   Si l’intrigue n’était pas réussie, le style même de Stéphane Héaume suffirait à être un argument de lecture : c’est un vrai plaisir de lire cette écriture aussi précise que poétique, qui exprime aussi bien les sentiments qu’elle emberlificote le lecteur. J’ai pensé à Flaubert parfois, ou à Balzac, dans les descriptions de la petite vie de province, si mesquine, et l’acuité de la perception psychologique. C’est sombre et désenchanté, au bord de l’ironie et du mystère. C’est très beau: lisez ce livre!

critique par Yspaddaden




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