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La séquestrée (Le papier peint jaune) de Charlotte Perkins Gilman

Charlotte Perkins Gilman
  La séquestrée (Le papier peint jaune)

La séquestrée (Le papier peint jaune) - Charlotte Perkins Gilman

2 titres pour le prix d'un
Note :

   J'ai fait une belle découverte aujourd'hui, celle de la nouvelle de Charlotte Perkins Gilman: "The Yellow Wallpaper". Jamais entendu parler avant, alors qu'elle est censée être un classique de la littérature américaine du 19è. Je suis une mauvaise angliciste.
   En tout cas, voilà comment mon initiation à cet auteur s'est déroulée. J'ai d'abord consciencieusement lu une biographie.
   
   Charlotte Perkins Gilman est considérée comme une des féministes les plus importantes aux Etats Unis au tournant du 20è siècle. Elle a produit une oeuvre très riche sur le rôle de la femme dans nos sociétés. Ainsi, "Le papier peint jaune" dénonce le traitement médical des femmes "hystériques", qui consiste en une isolation et une oisiveté absolues. Mme Gilman a en effet gardé le très mauvais souvenir de sa dépression post-natale, déjà pas sympa en soi, qui s'est doublée d'une "cure de repos" s'apparentant à de la séquestration. C'est d'ailleurs pour ça qu'un des titres français de "The Yellow Wallpaper" est "La séquestrée". Dans sa nouvelle, Charlotte Perkins Gilman règle son compte au médecin qui s'est chargé de son cas, le Dr S.Weir Mitchell, éminent spécialiste des nerfs, qu'elle nomme et dénonce au travers de la narratrice. Oui je sais, il a le même nom que l'acteur qui joue Haywire dans "Prison Break". C'est merveilleux la correspondance entre les oeuvres parfois.
   
    Je disais donc, spécialiste des nerfs. A ce propos, saviez-vous que l'hystérie vient du mot grec "hystera" qui signifie "utérus"? Ca aussi je l'ai découvert aujourd'hui - quelle journée! - et bouillante d'indignation, portée par les ailes du Féminisme, je suis allée faire quelques recherches là dessus. En réalité, l'hystérie se manifeste de façon plus visible chez les femmes, car elle exprime le profond malaise qu'elles peuvent ressentir dans certaines sociétés, où elles sont sujettes à des valeurs patriarcales oppressantes. Et ça tombe bien puisque notre auteur et son héroïne se trouvent justement dans une telle société, où l'on considère la femme comme une pauvre petite chose fragile incapable d'action et surtout de pensée rationnelle. En effet, elle met sa santé gravement en danger si elle réfléchit trop, car son cerveau n'est pas capable de tenir le choc. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est le professeur Silas Weir Mitchell.
   "La séquestrée/Le papier peint jaune" est donc la chute dans la folie d'une femme écrivain, lentement détruite par le zèle de son mari à faire respecter les préceptes de la médecine: pas bouger - pas parler - pas penser.
   Après avoir lu ces informations sur l'auteur et le contexte de son écriture, j'étais fin prête pour lire la nouvelle.
   
   Le pitch: La narratrice, qui n'est jamais nommée, est sommée de prendre quelques semaines de repos pour cause de dépression post-parentale. Son époux et elle trouvent une maison de campagne à louer pour ce laps de temps.
   "La maison est très isolée, éloignée de la route, à cinq bons kilomètres du village. C'est un endroit merveilleux ! Évoquant ces descriptions littéraires de paysages anglais, avec leurs innombrables petites maisons encloses de haies et de murets, fermés de petits portails, abritant toute une population de jardiniers et de gens du peuple.
   Et le jardin ! Un véritable enchantement !
   Vaste et ombragé, parcouru d'allées ourlées de buis et où l'on peut s'asseoir sous des treilles lourdes de grappes.
   Jadis, il y avait des serres, elles sont aujourd'hui détruites.
   Il a dû y avoir un conflit entre héritiers ; en tout cas, les lieux sont désertés depuis des années.
   J'ai bien peur que ma fantomanie en soit quelque peu déçue, mais tant pis - il y a quelque chose d'étrange dans cette maison - je le sens.
   Je l'ai même dit à John par une nuit de lune, mais il m'a répondu que ce que je sentais, c'était un courant d'air et il a fermé la fenêtre.
   J'ai quelquefois des accès de colère irraisonnée contre John. Je suis sûre qu'autrefois je n'étais pas aussi sensible... Ce doit être ma nervosité.
   Mais John dit qu'à me vouloir nerveuse je vais finir par perdre la maîtrise que j'ai sur moi ; et je m'efforce de me contrôler - au moins devant lui, ce qui me fatigue beaucoup.
   Je n'aime pas du tout notre chambre. J'en voulais une au rez-de-chaussée, ouvrant sur la véranda, avec une fenêtre couverte de roses et tendue d'un merveilleux chintz vieux style ! Mais John n'a rien voulu savoir."

   
   Le couple se retrouve donc au dernier étage de la maison, dans ce qui était auparavant une chambre d'enfant. Cauchemardesque. Il y a des barres aux fenêtres, un lit cloué au sol, des anneaux incrustés dans le mur (on dirait un donjon sm...........). Et surtout, le papier peint est d'un jaune repoussant, orné d'un motif irrégulier et doté d'une odeur jaune répugnante. Une version dégradée de la tour d'ivoire de l'artiste en somme.
   
   L'auteur-narratrice ici n'a pas le droit d'exercer son art. Son récit clandestin en souffre: dans la forme, car il y a de nombreuses interruptions-ellipses, mais aussi dans le style. On dirait qu'elle tient à s'exprimer le plus possible dans un temps limité. On sent l'urgence. J'ai eu l'impression qu'elle mitraillait ses mots.
   
   Puisqu'elle ne peut pas écrire à sa guise, elle projette son imagination et sa douleur sur le papier peint jaune de sa chambre, et commence à y voir des formes humaines monstrueuses constamment en mouvement. Ce qui m'est apparu sont les corps torturés de Francis Bacon.
   
   Petit à petit, elle devient obsédée par ce jaune, ces figures, l'odeur du papier, jusqu'à y discerner la présence d'une femme de l'autre côté.
   Je vous laisse découvrir la suite!
   
   Je vous dit juste que Gilman s'est fait refuser sa nouvelle par le premier éditeur auquel elle s'est adressée, celui-ci trouvant l'histoire trop horrible.
   J'ai donc été séduite par Gilman, et je vous recommande cette lecture à tous, si vous ne la connaissez pas encore. Cela dit, apprendre qu'elle était raciste, et que la couleur jaune avait un sens bien précis de ce point de vue là m'a un peu refroidie. (C'est vers 1882 qu'on interdit aux Etats Unis toute émigration venue de Chine.)
   Et c'est là que l'on va invoquer l'ami Proust et sa belle distinction entre le "moi social" et le "moi créatif" de l'écrivain - qui rend service à pas mal d'artistes soit dit en passant.
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critique par La Renarde




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Femmes au bord de la crise de nerfs
Note :

   Ayant un peu trop délaissé la littérature anglo-saxonne ces derniers temps, j’avais glissé dans mes valises "La Séquestrée" de Charlotte Perkins Gilman, un classique américain méconnu en France. Réédité par les excellentes éditions Phébus Libretto et agrémenté d’une post-face très intéressante de Diane de Margerie, ce texte très agréable à lire devient même passionnant une fois que l’on a découvert le contexte dans lequel il a été écrit. Au passage, Charlotte Perkins Gilman compte parmi ses grand-tantes Harriet Beecher-Stowe, auteur de "La Case de l’oncle Tom".
   
    L’histoire est celle d’une femme qui, ayant récemment accouché, est conduite par son époux médecin dans une maison isolée afin de trouver un peu de repos. Très nerveuse, dans un état approchant parfois la folie, l’épouse est apparemment choyée, entourée, assistée afin que pas une seule responsabilité ne lui revienne et n’entrave son rétablissement. Il lui est de même interdit d’écrire; c’est donc en cachette que l’héroïne consigne ses pensées, persuadée de trouver dans l’écriture soulagement et réconfort. Personne n’accordant d’attention à ses paroles, jugée trop vulnérable pour prendre de bonnes décisions, l’épouse est installée dans une ancienne salle de jeux et d’étude où le papier peint jaune lui paraît particulièrement monstrueux.
   
   Censée dormir la plupart du temps, l’héroïne observe le papier ; mal à l’aise, prise de vertige devant l’absence de symétrie et de logique dont semblent faire preuve les figures, elle finit par imaginer (ou voir ?) une silhouette mouvante emprisonnée dans le mur. «Ce papier peint possède un autre motif plus flou, particulièrement irritant car il ne se distingue que sous certains éclairages et encore plutôt vaguement. Là où il n’est pas fané, quand il est touché par les rayons du soleil, il me semble voir une silhouette bizarre, provocante et informe, qui rôde derrière le motif superficiel, imbécile et vulgaire.»(p22) Puis, plus tard : «Quand le soleil se lève et transperce les vitres (je guette toujours le premier rayon qui pénètre, long et droit) le papier change avec une telle rapidité que j’en suis ahurie. C’est pourquoi je ne cesse de le guetter. Dans l’éclat lunaire – quand elle est haute, la lune éclaire la pièce entière toute la nuit -, le papier devient méconnaissable. La nuit, peu importe l’éclairage, à la lumière du crépuscule, des bougies, de la lampe, et surtout de la lune, on croit voir surgir des barreaux. Je parle du motif au premier plan. La femme qui se cache derrière se distingue parfaitement. J’ai mis longtemps à comprendre ce qu’était cette forme floue, en retrait, mais je suis certaine à présent qu’il s’agit d’une femme. De jour, elle est asservie, tranquille. Je suppose que c’est ce motif qui la retient ainsi séquestrée. Cela me tourmente. M’absorbe pendant des heures.»(p34-35) Jusqu’à ce que l’épouse finisse par se méfier du mari attentionné, son tortionnaire: « J’ai observé John sans qu’il s’en aperçoive ; je suis entrée brusquement dans la chambre sous des prétextes divers, et je l’ai surpris plusieurs fois en train d’observer le papier peint. Quant à Jennie (la servante), je l’ai surprise à son tour, la main posée dessus.»(p35) Très troublant, le texte aboutit à une identification attendue de l’héroïne à la femme du papier peint, une connivence entre les deux emprisonnées tentant de se sauver en s’échappant.
   
   Ecrit en 1890, ce texte fait écho à une situation vécue par Charlotte Perkins Gilman et très clairement exposée par Diane de Margerie. L’écrivain naît dans une Amérique en pleine expansion économique, malgré tout marquée par les conventions de l’époque victorienne qui laissent bien peu de libertés aux femmes; celles-ci doivent choisir entre leur carrière et le mariage, cette dernière option étant la plus envisageable. La femme idéale doit être une épouse parfaite, douce, obéissante qui saura faire de ses enfants des hommes à l’avenir prometteur. Dans ce contexte, Charlotte Perkins Gilman se détache par son engagement envers la cause féministe. Bien que mariée, elle ne renonce pas à l’écriture. Elle donnera également de nombreuses conférences et publiera un livre intitulé "Women and Economics" ainsi que des fictions engagées ("Herland", roman dans lequel elle dépeint un monde uniquement composé de femmes ; ou encore "If I were a man" où une femme s’imagine devenue son propre mari, un autre monde s’ouvrant alors à elle).
   
   "La Séquestrée" a pour titre original "The Yellow Wallpaper" (au passage, le titre anglais a des sonorités dégoulinantes donnant une certaine idée du papier peint répugnant décrit dans la nouvelle). Clairement autobiographique, ce texte évoque la cure de repos préconisée à l’écrivain par le docteur Weir Mitchell. Ce spécialiste des maladies nerveuses était à l’époque très renommé et fut également recommandé à Edith Wharton (qui, comme le dit Diane de Margerie, ne le consulta pas, fort heureusement). Voici la méthode qu’il préconisait : « il fallait confiner ses patients, les mettre au lit, les isoler loin de leur famille, loin aussi de leurs lieux familiers, les gaver de nourriture, notamment de crème fraîche, car l’énergie dépend d’un corps bien nourri, enfin les soigner par des massages et des traitements électriques destinés à compenser la passivité nécessaire à cette cure de repos» (entre la montée en flèche du cholestérol, la prise de poids, les idées noires et les électrochocs histoire d’achever les malades récalcitrants, difficile de s’étonner de la violence de la nouvelle de Charlotte Perkins Gilman) !. Dans sa nouvelle, l’époux castrateur est d’ailleurs également médecin, symbolisant à la fois le statut dominant du mari et la figure du médecin responsable de l’aggravation de l’état de Charlotte. Celle-ci dit au sujet de la nouvelle : «Ce récit n’était pas destiné à rendre les gens fous, mais à les sauver d’une folie menaçante.»
   
   Comme son héroïne, l’écrivain avait accouché environ deux ans avant de consulter le docteur en question. Diane de Margerie évoque également les difficultés qu’éprouvait fort probablement l’écrivain face à la maternité. Elle évoque par ailleurs une nouvelle écrite par son père (parti alors qu’elle était encore très jeune), "Matinée avec Bébé", «où les enfants sont définis comme étant le delirium tremens résultant du mariage».Autre lien avec son enfance : l’interdiction d’écrire imposée à la jeune épouse dans la nouvelle rappelle l’autre veto imposé à Charlotte pendant son enfance, sa mère cherchant à l’empêcher d’écrire des nouvelles.
   
   De façon générale, ce texte dénonce la société américaine de l’époque:«Que l’odeur du papier envahisse toute la pièce et même les cheveux de la femme indique que c’est toute la société qui est malade, pourrie, dans sa distribution forcée des rôles attribués à chacun des sexes, seule une moitié de l’univers étant destinée à des activités mentalement créatrices tandis que l’autre, prisonnière de tout ce que le temps efface (laver, repasser, récurer, cuisiner, élever des enfants bientôt anxieux de s’en aller), est condamnée à «ramper». » (Cette analyse me rappelle l’opposition faite par Valentine Goby dans "L’Echappée" entre son héroïne d’origine humble, condamnée à des activités du même type, et Joseph Schimmer, voué à créer et à laisser une trace par ses enregistrements).
   «Dans cette étonnante histoire, ce qui frappe c’est d’abord la naïveté voulue de la narratrice " malade" ; son désir de croire encore à la sécurité du mariage, désir qui finit par exploser quand elle se rend compte avec lucidité de son enfermement meurtrier à travers la cure de repos. Le " bon" médecin (car ici John est les deux à la fois, cumulant des rôles haïs) et " bon" mari se révèlent ainsi, peu à peu, être bourreaux. La dépression, déjà présente depuis une maternité sans doute refusée (la narratrice sait parfaitement qu’elle ne peut pas s’occuper de son "cher bébé"), s’augmente de tout ce qu’on impose dans un crescendo meurtrier où les têtes coupées, les yeux révulsés, la corde cachée, le papier arraché avec une force bestiale ne sont que les étapes d’une folie libératrice. Le texte dit que ce traitement contre la folie rend fou ; que la "folie" (c’est-à-dire la liberté de reprendre la plume et le pinceau, la liberté de créer) délivre et guérit. »
   
   Vous l’avez compris, une nouvelle complexe, grinçante et extrêmement intéressante, notamment pour tous ceux qui s’intéressent à cette période de l’histoire ou à l’évolution de la condition des femmes. Très bien écrit, le texte se lit d’une traite et mélange réalité et fantastique, hallucinations et dénonciations du quotidien, le tout pour un résultat assez explosif qui fit couler beaucoup d’encre lors de la publication en 1890-1891. Suffisamment pour choquer des médecins qui contactèrent l’écrivain, pour (il paraît) influencer le docteur Mitchell dans ses méthodes et déranger une société à l’époque emberlificotée dans des clichés éminemment masculins. Voilà une nouvelle bien étrange, à ne pas manquer!
   
   Enfin la post-face apporte des compléments d’information nécessaires et une analyse captivante qui complètent à merveille la lecture et établissent des rapprochements très intéressants entre l’auteur, Edith Wharton et Alice James.
   
   Au passage, ce livre m’a donné envie de découvrir (outre d’autres écrits de Charlotte Perkins Gilman) les fictions de Diane de Margerie et sa biographie d’Edith Wharton, "Edith Wharton, lecture d’une vie".

critique par Lou




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