Lecture / Ecriture
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Les bonnes de Jean Genet

Jean Genet
  Les bonnes
  Le condamné à mort
  Le Balcon
  Journal du voleur
  Miracle de la rose
  L'atelier d'Alberto Giacometti

Jean Genet est un écrivain français né à Paris en 1910 et décédé en 1986.

Les bonnes - Jean Genet

« Que je parle. Que je me vide ! »
Note :

   "Que je parle. Que je me vide. J'ai aimé la mansarde parce que sa pauvreté m'obligeait à de pauvres gestes."
   
   J'imagine que ces quelques phrases, tirées d'une réplique de Solange - une des bonnes -, auraient aussi bien pu être prononcées par Jean Genet, lui qui écrivait dans son introduction: ?Je vais au théâtre afin de me voir, sur la scène (restitué en un seul personnage ou à l'aide d'un personnage multiple et sous la forme de conte) tel que je ne saurais - ou n'oserais - me voir ou me rêver, et tel pourtant que je me sais être.?
   
   Les deux bonnes donc, Claire et Solange, parlent et se vident. Elles se vident de leur agacement devant les caprices et la sensiblerie de ?Madame?. Elles se vident de leur rancoeur, de leur jalousie, de leurs désirs inassouvis... Lorsque ?Madame? est absente, Claire et Solange jouent. Claire quitte sa robe de soubrette pour revêtir une des plus jolies robes de ?Madame?, et Solange devient Claire, d'abord soumise puis de plus en plus menaçante. C'est le théâtre dans le théâtre : une mise en abyme cathartique, déroutante et déstabilisante pour le lecteur qui commence par se demander jusqu'où va ce jeu dans le jeu, dans quelle nef des fous il vient de tomber. Mais c'est aussi cette mise en abyme qui donne toute sa force à la pièce, par ce qu'elle permet de révéler de sentiments troubles et inavouables.
   
   Une oeuvre déroutante et fascinante à la fois.
   
   Un extrait de l'introduction (ou Comment jouer "Les bonnes") par Jean Genet:
   
   "(...) le jeu sera furtif afin qu'une phraséologie trop pesante s'allège et passe la rampe. Les actrices retiendront donc leurs gestes, chacun étant comme suspendu, ou cassé. Chaque geste suspendra les actrices. Il serait bien qu'à certains moments elles marchent sur la pointe des pieds, après avoir enlevé un ou les deux souliers qu'elles porteront à la main, avec précaution, qu'elles le posent sur un meuble sans rien cogner - non pour ne pas être
   entendue par des voisins d'en-dessous, mais parce que ce geste est dans le ton."

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critique par Fée Carabine




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Un théâtre complexe
Note :

   Jean Genet : Les bonnes festival IN d'Avignon
   Résumé
    Deux bonnes, Claire et Solange, profitent de l'absence de Madame pour investir sa chambre : Claire enfile une robe de sa maîtresse et devient Madame et Solange joue le rôle de sa sœur cadette Claire. Leur conversation nous apprend par bribes et par recoupements que Claire a accusé Monsieur de malversations par une lettre anonyme. Il est maintenant en prison. Et Solange a cherché à tuer Madame sans avoir le courage d'aller jusqu'au bout. Mais elles reçoivent un coup de téléphone de Monsieur qui est libéré et comprennent qu'il a découvert la vérité et va la révéler à Madame. Elles décident de tuer leur maîtresse en empoisonnant son tilleul. Celle-ci qui a appris la bonne nouvelle part rejoindre son amant en refusant de boire le tilleul. Solange et Claire reprennent leur jeu de rôles. Claire redevenue Madame boit le tilleul présenté par Solange-Claire et meurt. Toutes deux ont perdu le sens de la réalité et leur véritable identité.
   
   L’origine de la pièce

   En cherchant à comprendre "Les bonnes" de Genet, j’ai fait une recherche pour retrouver l’origine de cette histoire. L’auteur, bien qu’il s’en défende, a été inspiré par un fait divers, celui des sœurs Papin qui ont assassiné leurs patrons, abominable fait divers qui avait défrayé la chronique 14 ans avant l’écriture de la pièce.
   
   
   Mais Genet s’est aussi vraisemblablement inspiré d’un poème de Jean Cocteau intitulé Anna La bonne qui commence ainsi :
   Ah, Mademoiselle !
   Mademoiselle Annabel
   Mademoiselle Annabel Lee
   Depuis que vous êtes morte
   Vous avez encore embelli
   Chaque soir, sans ouvrir la porte
   Vous venez au pied de mon lit
   Mademoiselle, Mademoiselle
   Mademoiselle Annabel Lee
   
   Sans doute, vous étiez trop bonne
   Trop belle et même trop jolie
   On vous portait des fleurs comme sur un autel
   Et moi, j'étais Anna, la bonne
   Anna, la bonne de l'hôtel
   Vous étiez toujours si polie.
   

   Dans le poème de Cocteau, Anna la bonne administre sciemment plus de dix gouttes d’un médicament à la belle Annabel Lee et la tue, similitude avec le tilleul empoisonné proposé à Madame par les deux sœurs dans la pièce... On retrouve aussi dans le poème comme dans la pièce de théâtre, le même jeu de mot : Madame est bonne/ Anna la bonne... extériorisation de la haine éprouvée par les domestiques envers leur maîtresse car c’est peut-être cette bonté qui les humilie le plus.
   "C’est facile d’être souriante et douce ; Quand on est belle et riche!"
dit Solange.
   
   Puis curieusement, dans ma recherche, je suis passée de Jean Cocteau à Edgar Poe traduit par Mallarmé
   "Il y a mainte et mainte année, dans un royaume près de la mer, vivait une jeune fille, que vous pouvez connaître par son nom d'ANNABEL LEE : et cette jeune fille ne vivait avec aucune autre pensée que d'aimer et d'être aimée de moi."

   Je dis curieusement, car il ne s’agit pas dans le poème de Poe du récit d’un crime mais d’une triste histoire d’amour qui finit par la mort de la bien-aimée, cette même Annabel Lee dont le nom revient sous la plume de Cocteau.
   
   L’accueil de la pièce

   La pièce a été créée par Louis Jouvet en 1947 au théâtre l’Athénée. Au départ, pièce de quatre actes pratiquement injouable, elle a été réduite par Genet avec l’aide de Jean Cocteau à un acte pour figurer en avant-spectacle d’une pièce de Giraudoux. Si l’œuvre de ce dernier a plu au public, "Les Bonnes" a reçu, par contre, un accueil glacial. En effet, même si Genet se défend d’avoir voulu écrire une pièce sociale "il ne s’agit pas d’un plaidoyer sur le sort des domestiques", le public bourgeois a été désagréablement secoué par la haine qui émane des deux bonnes. Malgré les dénégations de l’auteur, les rapports de force entre les classes sociales sont extrêmement violents et ont de quoi choquer. Le but de Genet était "d’établir une espèce de malaise dans la salle". Il y est parfaitement parvenu ! D’autre part, le langage théâtral était si nouveau qu’il détonait par rapport au classicisme de Giraudoux. Genet était très en avance sur son époque. Il avait provoqué l’admiration de Cocteau, Jouvet mais aussi de Sartre.
   
   Un théâtre qui tourne le dos au réalisme

   Je dois dire pour être franche que lire pour la première fois cette pièce de Jean Genet même de nos jours est déconcertant au niveau de la structure et du langage théâtral. Même à notre époque, c’est un théâtre complexe.
   Les films de Chabrol "La cérémonie" et "Les blessures assassines" de Jean-Pierre Denis nous ont préparés à la dureté de l’action. Ce n’est pas comme si nous entrions dans la pièce, vierges de toutes références : la monstruosité des deux sœurs, Solange l’aînée et Claire, ne nous surprend pas. Ce qui déstabilise, c’est la structure de la pièce. La scène d’ouverture ne peut être entièrement comprise car le spectateur n’a pas toutes les cartes en main. Il lui manque des éléments pour saisir ce qui se passe. C’est la scène suivante qui nous éclaire sur ce qui a été dit. C’est le contraire du théâtre classique où la scène d’exposition nous donne dès le début toutes les clefs pour comprendre l’action.
   
   D’autre part les personnages ne sont pas ce qu’ils sont. Ainsi les deux bonnes ne jouent pas leur propre rôle et endossent d’autres identités. Claire interprète le rôle de Madame et Solange celui de Claire. Il s’agit d’un théâtre dans le théâtre et les identités des deux sœurs sont brouillées. Ce sont des personnages qui paraissent interchangeables. En fait, elles pourraient n’être qu’une. D’ailleurs dans le poème de Jean Cocteau qui a inspiré Genet, la bonne est seule et c'est ce qui arrive quand Claire meurt au dénouement. En effet, contrairement au fait divers des sœurs Papin et au texte de Cocteau, la pièce ne se termine pas par la mort de la maîtresse mais par la mort de Claire qui s’est identifiée à madame au point d’épouser sa mort. Le jeu de substitution qu’elle a joué lui fait perdre sa propre identité au risque de basculer hors du réel... Car Genet refuse que le théâtre soit "la description de gestes quotidiens vus de l’extérieur". Nous voyons les deux femmes de l’intérieur puisqu’elles se révèlent à nous dans leur intimité, au cours d’un jeu, "dans leur solitude", certains soirs où elles n’ont pas à feindre, en l’absence de Madame. C’est pourquoi les comédiennes ne doivent pas jouer d’une manière réaliste, elles ne doivent pas paraître vraies ! Peu importe que les bonnes véritables ne parlent pas de cette manière. L’auteur affirme qu’elles sont des "allégories" et que la pièce est un conte destiné à révéler le monstre en lui comme en nous-mêmes, spectateurs.
   
   Des personnages aux sentiments ambivalents

   Claire et Solange sont animées envers leur maîtresse de sentiments ambivalents, entre haine et admiration. Tout en détestant madame, elles cherchent à lui ressembler, empruntent ses toilettes, ses parfums, ses fards, imitent ses manières, son autorité. Elles admirent la beauté de leur maîtresse dont Solange parle comme d’une amoureuse : "votre poitrine... d’ivoire ! Vos cuisses… d’or !" mais plus que tout sa bonté, leur est insupportable, humiliante!
    Leur état d’infériorité est symbolisé par les lieux de la maison: ceux qui sont Off et que l’on ne verra pas : la cuisine : "tout, mais tout ! ce qui vient de la cuisine est crachat !", et leur mansarde misérable et nue. La splendeur de Madame apparaît avec le seul lieu visible sur scène, cette chambre riche que les bonnes ont investie. Celles-ci sont non seulement prisonnières de leur milieu social mais aussi d’elles-mêmes. La pièce où se déroule l’action est un huis-clos qui reflète leur enfermement mental.
   Mais les deux sœurs éprouvent aussi entre elles des sentiments qui oscillent entre la haine et l’amour. Solange, la sœur aînée est violente, vindicative et cherche à dominer l’autre. Claire, est plus douce, plus soumise vis à vis de Solange sauf quand elle joue le rôle de Madame qui lui permet d’exercer momentanément un ascendant sur sa sœur. Il semble qu’elles soient les deux facettes d’un même personnage : "Tu seras seule, dit Claire à sa sœur, pour vivre nos deux existences" Et surtout quand tu seras condamnée, n’oublie pas que tu me portes en toi.

critique par Claudialucia




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