Lecture / Ecriture
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Cœur de pierre de Pierre Péju

Pierre Péju
  Le rire de l'ogre
  Cœur de pierre
  La Petite chartreuse

Pierre Péju est un romancier, essayiste et professeur de philosophie français né en 1946 à Lyon.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Cœur de pierre - Pierre Péju

Roman à tiroirs (certains secrets...)
Note :

   De Pierre Péju, j'avais beaucoup aimé "La petite chartreuse" et "Le rire de l'ogre": deux beaux romans sensibles et graves, tout en nuances. Mais rien, vraiment rien, dans la palette dont il avait fait étalage dans ces deux livres, ne laissait présager ce qu'il nous a mitonné avec ce très surprenant "Coeur de pierre". En deux mots, c'est là un roman plus léger que ses prédécesseurs. Un roman à tiroirs et chausse-trappes, dont j'imagine que Pierre Péju l'a écrit avec un sourire en coin. Un roman qui vous mettra à vous aussi le sourire aux coins des yeux, en plus de vous inspirer cette gourmandise qui entraîne le lecteur à tourner tout tranquillement une page après l'autre, savourant chaque détour, chaque détail surprenant au fil d'une histoire résolument imprévisible. Et tout cela, alors même que les 62 premières pages pouvaient laisser craindre le pire.
   
   Voyez plutôt. Un premier chapître, intitulé "expulsion", nous raconte très exactement cela, l'expulsion de son logement d'un pauvre Schulz qui a déjà perdu travail, femme et enfants... Quatorze pages de misérabilisme qui, sous une autre plume, m'auraient fait prendre mes jambes à mon cou. Changement de ton au deuxième chapître, Leïla, très mignonne fugueuse aux boucles noires, "un ange malgré elle. Un djinn qui ne sait encore rien de ses pouvoirs", flirte trop joliment avec les clichés de la petite beurette méritante pour être vraie... Ou pour mieux dire, Leïla flirte trop joliment avec les clichés d'une certaine "littérature parfaitement calibrée pour des lectrices encore friandes de récits sentimentaux, faciles, avec juste ce qu'il faut de scènes scabreuses" pour être un vrai personnage d'un vrai roman de Pierre Péju. Nous voilà donc à la page 62, et peut-être qu'arrivés là, vous éprouverez tout comme moi un bref moment d'inquiétude pour la santé mentale de l'auteur, ou que vous le soupçonnerez d'avoir engagé un nègre fort peu inspiré.
   
   Heureusement, à la page 63, l'entrée en scène de Jacques Larsen, qui n'est pas un écrivain, non, "mais un fabricant de «littérature féminine», cette prose parfaitement calibrée pour des lectrices encore friandes de récits sentimentaux, faciles, avec juste ce qu'il faut de scènes scabreuses" (pp. 64-65), vient mettre un terme à ce bref moment de doute. Jacques Larsen vient de retrouver, enterré au plus profond de sa bibliothèque, un de ses manuscrits racontant l'histoire du pauvre Schulz et de Leïla, "un ange malgré elle. Un djinn qui ne sait encore rien de ses pouvoirs" (p. 99). C'est là une des plus jolies trouvailles de ce monsieur Larsen, qui en est très fier. Peut-être même nourrit-il pour sa créature de tendres sentiments. Mais alors? Ce "coeur de pierre"? Ce serait tout simplement l'histoire de Jacques Larsen, piètre écrivaillon aux prises avec un de ses personnages? Eh bien non. Ce serait par trop prévisible, et au cours des 240 pages qui nous séparent encore du mot "fin", Pierre Péju prend un malin plaisir à emprunter les chemins de traverses et les sentiers de l'école buissonnière.
   
   "Coeur de pierre" est un roman extraordinairement libre et joueur, qui fait flèche de tout bois. Il y a quelque chose de l'art du funambule dans la façon dont l'auteur déroule son histoire, tenant l'intérêt du lecteur suspendu au fil de ses mots entre les écueils du cliché et de l'invraisemblable... Pierre Péju s'est peut-être énormément amusé à l'écrire, et en tout cas, je me suis énormément amusée à le lire.
   
   Mais ce roman, en sourire et en légèreté, est bien loin de sombrer dans l'inconsistance. Et Pierre Péju fait mouche lorsqu'il se moque gentiment de certains codes et clichés du lanterneau littéraire, et de l'invraisemblable sérieux avec lequel il confond réel et fiction, et oublie que le romancier n'est qu'un homme pas meilleur que les autres, et que la littérature n'est que cela, de la littérature...
   
    Il y a une ironie douce et malicieuse à publier ce "coeur de pierre" en ce temps de rentrée littéraire, où plus de 700 nouveaux titres se battent pour une minute de gloire et quelques phrases d'une glose de préférence aussi profonde que pertinente. Dans toute cette bagarre, on pourrait perdre de vue le jeu romanesque, l'évasion, l'émotion, le plaisir. Avec son "coeur de pierre", Pierre Péju nous les rend...
   
   Extrait:
   "Ravissement et confusion d'un écrivain brutalement confronté au gouffre qui sépare ses petites élucubrations verbales de la richesse inépuisable de la «présence réelle».
   Le romancier procède par petites touches et profondes lacunes: un nombre limité de détails physiques, les yeux, les cheveux, la démarche, quelques adjectifs psychologiques, un bout de passé, un brin d'apparence, verbes et adverbes, fragments du corps et du décor. La «présence réelle» qui est faite de chaleur, de chair, de souffle et de silence, impose simultanément dix mille détails minuscules et splendides qu'il n'est même pas besoin de décrire tant ils sont évidents, tranquillement déployés ici et maintenant. Pour donner l'illusion du vraisemblable, le romancier compte beaucoup sur la vitesse de lecture et sur l'imagination d'un lecteur qui comblera les vides. La présence réelle a la puissance paisible du concret. Elle en a aussi le rayonnement énigmatique." (p. 177)

critique par Fée Carabine




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