Lecture / Ecriture
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Le bonheur de Philippe Delerm

Philippe Delerm
  La Cinquième saison
  La première gorgée de bière
  Dès 09 ans: C'est bien
  Dès 09 ans: C'est toujours bien
  La sieste assassinée
  Ma grand-mère avait les mêmes
  Le bonheur
  La bulle de Tiepolo
  Autumn
  Dickens, barbe à papa et autres nourritures délectables
  Le trottoir au soleil
  Quelque chose en lui de Bartleby
  Je vais passer pour un vieux con
  Elle marchait sur un fil

Philippe Delerm est un écrivain français né en 1950.
Il vit en Normandie, dans l'Eure et est le père du chanteur-compositeur Vincent Delerm.

Le bonheur - Philippe Delerm

Un peu de douceur!
Note :

   Il est des livres que l'on achète et que l'on range dans sa bibliothèque puis qu'on oublie, exprès, histoire de prolonger l'attente de la lecture. On les regarde, on les change de place, on les manipule, on les feuillette, on les caresse, on les respire puis on les repose sans les lire. La lecture toujours remise à «plus tard», à «une autre fois»... Un jour, enfin!, on les sort des étagères de la bibliothèque et on les lit!
   
   Ainsi en fut-il avec «Le bonheur» de Philippe Delerm et moi. Pourquoi maintenant et non hier ou avant-hier? Est-ce la lecture tourmentée de «Mort à crédit» de Céline qui exige des respirations, des apaisements? Est-ce l'envie irrépressible d'ouvrir ce livre et d'en lire les mots, les phrases après tout ce faux oubli?
   « Le bonheur est fragile. Tu n'es pas funambule et tu avances pas à pas. Tu ne sais rien des jours, tu glisses sur un fil, au loin tu ne vois pas. Si tu regardes en bas c'est le vertige, ne regarde pas. En bas tous les oiseaux se glacent et tous les hommes se protègent. Tu marches un peu plus haut, mais le bonheur est difficile. Tu risques à chaque pas, tu avances docile. A chaque risque le bonheur est là. Tu avances vers toi; le bout du fil n'existe pas.»
   Ainsi commence ce recueil de textes ayant pour thème le bonheur et sa quête.
   
   Le bonheur est-il un mot qu'il faut taire ou seulement murmurer afin de ne froisser personne?
   
   Le bonheur est-il si fugace qu'il peut s'enfuir à tout jamais sans avoir eu le temps de le voir ou de le vivre? Et si le bonheur n'était tout simplement que tous ces instants multiples et épars que l'on vit au quotidien!
   
   Philippe Delerm parle de lui, de son amour intense pour ses proches, de son bonheur d'être à leurs côtés, de les regarder vivre, rire, pleurer, rêver. C'est avec son coeur, ses fibres intimes qu'il écrit ces textes si beaux, si doux, comme des tableaux d'une vie feutrée et intense: il parle de lui, de ce qui l'a construit en tant qu'homme. C'est sans détour, sans fard, parfois d'une grande sensualité dans laquelle le lecteur peut se retrouver l'espace d'une image.
   
   J'ai aimé partager les heures d'écriture d'avant le petit matin, lorsque la maisonnée dort encore et que le café passe goutte à goutte dans la cuisine. Cette cuisine, pièce maîtresse de la maison, pièce de vie où les goûters aux arômes délicieux côtoient les pinceaux, les crayons, les pots de couleurs et les papiers d'aquarelles. Pas d'atelier ni de bureau où la fibre artistique seraient confinés... non, seulement une grande table en bois plein, aux multiples traces de vie domestique! La vie du dehors entre étouffée dans ce cocon chaud et accueillant: des voix qui résonnent, des pas qui claquent, une voiture qui passe en faisant bruire les flaques d'eau de la rue...
   
   J'ai aimé partir au gré des balades en forêt où les couleurs naissent sous les images de la plume et de l'encre. Les marées d'équinoxe, les balades à Honfleur, les promenades à Bruges en novembre (et pas autrement sinon le charme n'opère pas!).
   
   Les rires et les larmes sont proches: Vincent et son enfance magique, l'absence d'une soeur trop tôt disparue accompagnant Philippe...
   
   Les odeurs des écoles d'autrefois, du temps où enseigner était le sacerdoce d'un couple: les immenses cartes de géographie, les leçons d'observation, les pages d'écriture, les silences des cours de récréation pendant les vacances...
   
   Ah! les souvenirs de lecture, de «ces paradis perdus» que l'on aime reconquérir devenu grand: Tintin et «L'affaire tournesol», avec la scène fameuse où Tintin et le Capitaine Haddock se cachent derrière un rocher pendant que des hommes de main syldaves (ou moldaves?) embarquent Tournesol; «L'île au trésor» et ses pirates à faire transpirer de terreur le jeune lecteur...
   
   J'ai aimé l'ouverture et la clôture du recueil: une scène de vacances estivales, sous le soleil...
   Delerm est le spectateur, presque voyeur, de Vincent et Martine riant autour d'une table, un midi, gestes machinaux surpris et devenant ainsi sublimes et précieux.
   
   Le bonheur à respirer, à regarder et admirer à chaque minute de la vie et non à fuir, comme le dit une chanson, avant qu'il ne se sauve... le bonheur que l'on porte en soi à condition de ne pas oublier qu'il est toujours plus près qu'on ne le pense.
   
   Et si le bonheur était cet état donné par la menace de perdre ceux qu'on aime? La perte et non l'acquisition moteur de notre bonheur? La conscience de profiter au maximum de ce que la vie avec nos amours, nos proches peut nous apporter chaque jour, miette après miette tout au long de la vie...
   
   Un Delerm personnel, émouvant que l'on peut faire nôtre! A lire lorsque le poids de la vie semble un peu lourd, petit pointillé lumineux qui redonne confiance et sourire!
   
   
   Quelques passages glanés:
   « Tous ces petits bonheurs si simplement gagnés parce que le temps peut s'arrêter, et mesurer l'effort avant de repartir, tous ces petits bonheurs comptent dans une vie, font la terre plus douce, le plaisir meilleur, et Sisyphe va s'arrêter. Tant pis pour la malédiction des dieux. Le vent souffle sur son visage un air de liberté, comme la terre est belle! Comment avait-il pu ne pas la regarder? Le monde est un spectacle, le bonheur ne se compte pas. La pierre a dévalé la pente, peu importe. C'est un matin de plein été, et l'air comme l'eau, juste avant le soleil de la journée. Il faut imaginer Sisyphe heureux.» (p 60)
   
   « Les enfants dansent et l'enfance s'en va, c'est ça le grand voyage. Vigneault le chante, mais ses paroles un jour rencontreront une autre enfance. Le temps n'est pas perdu d'avance pour les danseurs, les arlequins, les princes silencieux des palais solitaires. Vincent le voyageur s'éloigne au grand pays. J'aime sa danse et le silence qui la suit. Avec des mots je l'imagine...» (p 95)
   
   « Après l'amour nous sommes ensemble; je retrouve un jardin; au bout, je pousse lentement la grille de ton square. Il me manquait depuis toujours, je ne le savais pas. Après l'amour ne bouge pas. Dans le creux de nos bras reviennent les images, nos corps se confondent en enfance, il faut rester longtemps (....) Au-delà des corps de dunes, c'est le cri du plaisir, peut-être, assourdi dans l'espace au bout d'un grand voyage abstrait dans la douceur du sable, un cri lointain mais qui propage d'autres courbes, des ondes de mémoire au-dessus de l'oubli.
   Après l'amour, tu viens dans mon épaule, et je regarde au bout du monde au bout du lit cette image vertigineuse et familière où l'on peut tomber en rêvant, se perdre lentement, se retrouver, comme en sommeil, comme en amour, jusqu'à l'enfance.» (p 129 et 130)

critique par Chatperlipopette




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