Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

L'Atlantide- Petite histoire d'un mythe platonicien de Pierre Vidal-Naquet

Pierre Vidal-Naquet
  L'Atlantide- Petite histoire d'un mythe platonicien

L'Atlantide- Petite histoire d'un mythe platonicien - Pierre Vidal-Naquet

Non, l'Atlantide n'est pas morte !
Note :

   On connaît la masse des romans, des bandes dessinées et des films, parfois inspirés, parfois stupides, que ce mythe de l'Atlantide a suscitée. Je me souviens même avoir lu jadis la version de Pierre Benoît d'une "Atlantide" au milieu du Sahara ! Mais en général, c'est en mer… On se surprend à penser que "Thalassa" n'en fasse pas usage.
   
    Aussi le travail de Pierre Vidal-Naquet, paru un an avant son décès, vient-il enfin décortiquer les avatars de cette Atlantide depuis son "invention" par Platon il y a 24 siècles.
   
   Aujourd'hui que l'on connaît l'histoire de la destruction partielle de Santorin, vers 1500 ans avant J.C. —lorsque la formation de la caldeira détruisit une cité relativement développée comme les archéologues grecs nous l'ont prouvé—, on s'imagine logiquement que le penseur grec a recyclé cet évènement effrayant.
   
    Or Pierre Vidal-Naquet nous montre que Platon n'a pas puisé au fond de la Méditerranée pour exhumer des ruines et en fabriquer un mythe. En réalité, Platon avait produit une fable à usage interne, pour les Athéniens. Son Atlantide originelle était une sorte de reflet occidental de ce gigantesque empire oriental, l'empire perse, que les Athéniens avaient combattu. Il a fait de la science-fiction et ça a pris. Par exemple, Arnobe, qui vivait au temps des Tétrarques, considérait la destruction de l'Atlantide comme un évènement historique aussi retentissant que l'enlèvement d'Hélène ou les conquêtes d'Alexandre le Grand.
   
    Mais le succès du mythe ne fut pas tellement répandu dans les temps que nous appelons Antiquité. C'est avec la découverte du Nouveau Monde que les Atlantes reprirent vie dans la littérature européenne. Des terres situées à l'ouest des Colonnes d'Hercule comme l'Atlantide de Platon. Au chapitre XXXI du livre I de ses "Essais", Montaigne (1533-1592) évoque ce rapprochement pour s'étonner raisonnablement qu'on ait pu assimiler Atlantide et Amérique : «Mais il n'y a pas grande apparence que cette île soit ce monde nouveau que nous venons de découvrir car elle touchait quasi l'Espagne, et ce serait un effet incroyable d'inondation de l'en avoir reculée, comme elle est, de plus de douze cents lieues…»
   
   À la génération suivante, Francis Bacon (1561-1626) plaçait sa "Nouvelle Atlantide" dans les mers du Sud : ni polygamie, ni homosexualité n'y existaient, c'était une "société chaste et pure" car les habitants de Bensalem formaient une société de savants, "un CNRS idéal", s'amuse Vidal-Naquet. Comme la découverte des habitants des Caraïbes fit s'interroger à Valladolid sur leur humanité à convertir, des auteurs chrétiens se demandèrent si les Atlantes étaient comme eux fils d'Adam ou issus d'une population pré-adamite. Insoluble problème de datation ! Plus pragmatique (?), le jésuite Athanase Kircher émit simplement l'hypothèse (Mundus Subterraneus, Amsterdam, 1664) que les Canaries étaient des restes de l'Atlantide et que les Guanches qui y habitaient descendaient des Atlantes.
   
   À l'âge des Lumières, quand on chercha le bon sauvage, il vint à l'esprit, aux bons esprits bien sûr, que l'Atlantide relevait de la "fiction philosophique" (Nicolas Fréret, 1688-1749) même si Voltaire se risquait encore dans son "Essai sur les mœurs" (1769) à considérer que, «s'il était vrai que cette partie du monde ait existé » l'Atlantide « n'était autre chose que l'île de Madère, découverte peut-être par les Phéniciens,(…) et enfin retrouvée au commencement du quinzième siècle de notre ère vulgaire.»
   
    Plus pertinent, Giuseppe Bartoli, dans un essai publié à Stockholm en 1779, avait anticipé sur Vidal-Naquet en voyant dans l'Atlantide un apologue sur l'histoire politique d'Athènes, qui, après avoir constitué un riche et vaste empire, avait connu la défaite et le déclin :«Il ne s'agit que d'un peuple, d'une ville et d'un gouvernement (…) des Athéniens, des Athéniens toujours, des Athéniens encore.» Mais Vidal-Naquet note que cet érudit italien ne fut pas pris au sérieux.
   Après l'expédition d'Égypte, Champollion dévoilant les hiéroglyphes, l'Atlantide revint en force. On essaya de placer l'Atlantide au nord de l'Europe, ou en Irlande, ou en Sardaigne, ou dans le Sud de l'Espagne (Victor Bérard, 1929), en prolongement de l'antique royaume de Tartessos. Surtout, la nouvelle expansion coloniale relança la recherche d'une Atlantide en Afrique. L'ethnologue Leo Frobenius la situa au Niger. Quant à Pierre Benoît, déjà cité, il n'était pas si foldingue en évoquant une Atlantide dans le Hoggar saharien : son personnage du géologue, Étienne-Félix Berlioux, avait vraiment existé note, ravi, Pierre Vidal-Naquet.
   
   L'érudition et la malice de Vidal-Naquet s'en donnent à cœur joie dans cet essai passionnant mais pas tout à fait "grand public" et comme il est impossible de tout évoquer, terminons avec le renvoi surprenant à "la Disparition" de Georges Perec ! — Et si Venise allait devenir une nouvelle Atlantide.

critique par Mapero




* * *