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Bombay, maximum city de Suketu Mehta

Suketu Mehta
  Bombay, maximum city

Bombay, maximum city - Suketu Mehta

Bombay comme si vous y étiez !
Note :

    Brosser le portrait d’une mégapole c’est le travail d’un géographe. Faire le portrait des 15 millions de Bombayites, c’est l’impossible travail d’immersion d’un Sisyphe des temps mondialisés. Et pourtant Suketu Mehta, revenu de Brooklyn spécialement pour ça, y est parvenu. Cette énorme enquête, que la Fnac étiquette bizarrement “Roman de voyage”, est un exploit ethnologique absolu.
   
   Rien n’a découragé l’auteur. Ni les plombiers chargés de l’entretien des tuyauteries de son immeuble. Ni les émeutes ni les attentats de 1992-1993. Ni les hindouistes fanatiques du Shiv Sena, ni les gangs rivaux, ni les mafias plus ou moins téléguidées par les services secrets pakistanais, et soupçonnées de complicité avec Al-Qaïda dans le cas de la Compagnie-D. Il s’est lancé à la recherche d’informateurs sur le milieu du crime. Il a lu les rapports qui dénoncent une justice à qui trois siècles seront nécessaires pour boucler les seules affaires en attente.
   
   Il a regardé vivre les mendiants des rues, les petits commerçants installés sur les trottoirs, comme les milliardaires de la filière du diamant, et les danseuses de la filière bar. Il a enquêté sur les prostituées népalaises et sur les flics des escadrons de la mort. Il est devenu l’ami du super-flic Ali, et de plusieurs voyous et mafieux, qui, les uns et les autres l’assurent de leur protection. Il confesse Mona Lisa et d’autres danseuses sexy aussi bien que des jaïns richissimes qui renoncent aux plaisirs et aux péchés de Bombay.
   
   Il fait visiter les bidonvilles et rencontrer leurs habitants qui dorment à sept dans une pièce. Il décortique l’urbanisme dément d’une ville où les grandes entreprises n’ont pas voulu s’installer en périphérie et où les logements locatifs sont mal entretenus par la faute du maintien d’une législation d’urgence datant de la dramatique Partition de 1947. Il ironise sur les changements de noms des rues. Il nous entasse dans les trains qui déversent quotidiennement les travailleurs sur le centre de Bombay. Il nous emmène dans son école où il apprenait mal. Il explique pourquoi Bombay exerce une attraction sur tous les Indiens de l’Union, ce qui en fait une ville cosmopolite où l’anglais ouvre les bonnes portes, mais où le fait d’être bihari les ferme.
   
   Il montre le succès de la musique "filmi" et la transformation du Coca Cola par les épices du coin. Il nous fait rencontrer les réalisateurs et les acteurs célèbres de Bollywood. Il nous fait vivre la réalisation du film “Mission Cachemire”, depuis le passage du projet devant la commission de censure jusqu’à son tournage à Srinagar et son achèvement à Bombay dans la destruction wagnérienne des décors. Il nous indique les meilleurs vendeurs de sandwiches et les traditions d’une cuisine à l’ail. Il témoigne du succès du téléphone mobile et d’Internet. Et de l’impossible hygiène d’une cité où l’eau et l’électricité sont fréquemment coupées, d’une cité que parcourent les égouts à ciel ouvert et que bordent des plages puantes d’excréments. Bref, quasiment tous les sujets sont abordés...
   
   Les temps forts ?
   
   Incontestablement en fait partie la rencontre avec les gros bonnets du Shiv Sena. Le parti extrémiste est dirigé par le Saheb, un dénommé Bal Thackeray (qui n'a rien de l'auteur de "Vanity Fair"!) qui a fait régner sa loi hindouiste à Bombay, en s'appuyant sur des caïds de quartier, entamé une guerre sanglante contre les "mia" les musulmans méprisés. Face aux attaques des mosquées et des personnes, les musulmans réagirent par une série d'attentats opérés par les gangs sans doute armés et manipulés par le Pakistan. Il y eut des centaines de morts dans le centre de Bombay. Mais la Bourse redémarra aussitôt. La police dirigée par Ajay Lal arrêta force suspects dont l'acteur Sanjay Dutt. Dans le cadre d'une coalition avec le BJP, le Shiv Sena prit le pouvoir en 1995 dans tout le Maharashtra, et débaptisa Bombay en "Mumbai". Quand Mehta rencontre le Guide suprême en juin 2000, sa résidence est protégée par 179 policiers. « Je serre la main au premier responsable de la destruction de la ville dans laquelle j'ai grandi » confesse l'auteur.
   
   Autre temps fort, l'enquête sur les gangsters et les chefs mafieux. L'enquêteur rencontre d'abord des petits malfrats et par leur bonne grâce il parvient à joindre leur hiérarchie: Chatta Sakeel est un de ces parrains, exilé au Pakistan après les attentats de Bombay. De passage à Dubaï pour y rencontrer Zameer, un pauvre gangster exilé, l'auteur réalise une étonnante interview téléphonique du parrain qui, finalement, lui promet aide et protection! Il a déjà celle d'Ajay, le flic le plus efficace du pays! La Compagnie-D est la plus forte de ces bandes, son chef est Dawood Ibrahim, il a connu Ben Laden en Afghanistan. Depuis 1994, Chotta Rajan a rompu avec Dawood. Ils se financent par toutes sortes de trafics, ont des liens avec diverses organisations terroristes, et blanchissent leurs roupies dans l'économie légale : hôtels, magasins, banques, réseaux câblés et bien sûr industrie du cinéma.
   
   Ces personnages ne sont pas les derniers à mener grande vie dans les bars de Bombay où officient des danseuses. Au "Sapphire" l'auteur y rencontre aussi des amis de son oncle diamantaire. Tous viennent dévorer des yeux Mona Lisa, une belle plante de 25 ans, aux racines gujraties comme Suketu, une fille perdue qui conduit pieds nus sa Maruti sans savoir qu'elle imite Franoise Sagan, et qui, entre ses tentatives de suicide rêve de devenir Miss India, ou actrice, et devient une amie de l'auteur. Grâce à elle, il va en connaître un rayon sur la prostitution locale : le plus grand bordel est situé juste en face du siège du parti du Congrès.
   
   Ces proximités sont typiques de Bombay. Les réalisateurs les plus connus du petit monde de Bollywood sont régulièrement (!) menacés de racket par les hommes de la Compagnie-D (ou d'une autre organisation). Les films qu'ils projettent ne doivent déplaire ni aux hindouistes extrémistes ni aux musulmans fondamentalistes. A l'occasion on oublie que les Sikhs aussi peuvent se plaindre d'une mauvaise image. Suketu Mehta rencontre toutes les gloires, des acteurs comme Shahruk Khan et Amitabh Bacchan, ou des jeunes premiers comme Hrithik. Il participe même à un scénario de Vidhu Vinod Chopra. La séquence cinéma se termine en apothéose : destruction des décors par le feu…
   
   Mais le clou du bouquin est, selon moi, dans la dernière partie avec le récit de la diskha, la conversion de la famille du diamantaire Ladhani au jaïnisme le plus strict. L'auteur assiste à la cérémonie donnée à Bombay dans le cadre de l'association des diamantaires. Puis il est invité au village de Dhanera où, après une fête ahurissante, Sevantibhaï et Rakshaben Ladhani se débarrassent de leurs biens devant leurs 35 000 invités. Sept mois après la cérémonie de la diksha, Suketu Mehta se rend au temple jaïn, dans le Gujerat, pour voir ce qu'ils sont devenus sous la direction de leur gourou Chandrashekhar Maharaj qui, après leur avoir arraché leurs biens, les déleste de leurs cheveux. Que ne ferait-on par pour effacer ses péchés et s'écarter de la samsara (la misérable existence d'ici-bas au milieu des plaisirs illicites de Bombay). Mais une mauvaise langue affirme à l'auteur qu'un chauffeur est prêt à aller les récupérer en Rolls si le dénuement leur pèse, et un autre proche suggère qu'ainsi le diamantaire échappe à la faillite à moins que ce ne soit aux menaces de Dawood.
   
   À lire absolument.

critique par Mapero




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