Lecture / Ecriture
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L'histoire de Chicago May de Nuala O'Faolain

Nuala O'Faolain
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Nuala O'Faolain est une écrivaine irlandaise née en 1940 et décédée d’un cancer en 2008.

Après des études de lettres (littérature médiévale), elle travaille pour des journaux, la radio et la télévision. Elle écrit également des romans dont l’un, "L'Histoire de Chicago May" obtiendra le prix Femina étranger en 2006.

L'histoire de Chicago May - Nuala O'Faolain

Sur les traces d'une hors-la-loi
Note :

   May Duignan – dite Chicago May - d’Endenmore, Irlande, s’est enfuie de chez elle en 1890 pour mener une vie de hors-la-loi dans différents pays, jusqu’en 1929 où elle s’est éteinte, malade, à Philadelphie, âgée seulement de 58 ans.
   
   Nuala O’Faolain entreprend ici d’établir sa biographie, mais non conventionnellement : bien sûr, elle va relater chronologiquement ses faits et gestes, sans romancer en aucune façon, mais va aussi extrapoler d’une façon toujours contextuelle, et en le précisant à chaque fois.
   Elle indique dès le début qu’elle n’entend pas se confronter au caractère assommant du picaresque. Mais les documents qu’elle consulte, les écrits de May sont d’un pragmatisme total. C’est pourquoi il lui faudra se rendre inlassablement dans tous les endroits où elle est passée, s’approprier l’impalpable et se bricoler une vision personnelle des milliers de petits riens qui font un tout.
   Et c’est bien mystérieux, une vie.
   
   Pourquoi s’intéresser à cette femme précisément ? Avec au départ, la condescendance grossière d’écrire sur quelqu’un qui n’était pas exceptionnelle, comme une sorte de défi moral, et à l’arrivée comprendre qu’elle n’aime pas Chicago May. Mais ses recherches, ses comptes rendus aussi minutieux que remplis de parallèles intimes, auront permis à Nuala O’Faolain d’entrevoir chez une compatriote, une façon d’épouser le cours des choses qui est plus libre que la liberté.
   Et c’est bien ça qui ressort.
   
   Cette irlandaise flamboyante a mené sa barque sans réfléchir, toute sa vie elle s’est laissée aller au moment présent, sans se préoccuper du carcan de sa condition de femme inculte et pauvre, refusant le joug du cléricalisme, avançant et avançant.
   
   Et en la cherchant, Nuala O’Faolain, qui n’a aucun matériel introspectif autour de May à sa disposition, se sert de sa propre expérience, suppose ce que May a pu ressentir à travers ses proches à elle, et l’explicite à chaque fois.
   C’est pourquoi il est inévitable que ce genre-là, cette forme de biographie tout à fait personnelle, qui dévoile tout autant son auteure que son sujet, en déroute certains par cette oscillation permanente entre deux univers.
   
   Mais pour ma part j’ai apprécié du premier au dernier mot, et si à l’instar de Nuala O’faolain je ne ressens pas d’amour ou d’amitié particulière pour Chicago May (que je trouve finalement assez passive dans ce qui lui est arrivé, sans jamais de recul), je comprends bien que ce n’était pas le but premier.
   
   Elle le dit elle-même en épilogue, un roman aurait permis beaucoup plus facilement l’admiration ou la tendresse. Mais là n’était pas son propos, car :
   Une vieille prostituée fatiguée repose dans une sépulture anonyme. Mais, vous voyez, on vous a conduit jusqu’à elle. Nous savons déjà comment nous sentir proches des gens que nous aimons et comprenons, mais il est un territoire au-delà de ce que nous connaissons déjà, et des voyages de pionnier à entreprendre pour y aller. Là-bas, des gens attendent dans l’ombre.
   Que le rayon de l’attention brille là-bas. L’obscurité recule.

   Quelle jolie lumière sait projeter Nuala O’Faolain…
   
    Prix Femina Etranger 2006
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critique par Cuné




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Le rêve américain : un pont entre deux rives?
Note :

    "L'histoire de Chicago May" est la biographie, avec juste ce qu'il faut d'habillage romanesque pour ne rien dénaturer, d'une irlandaise atypique dotée d'une trempe peu commune.
   
   May quitte sa famille, un petit matin de ses dix-neuf ans, pour partir en Amérique, terre de tous les possibles.
   
   Elle débarque dans ce Nouveau Monde où elle tombera, pour certains, de Charybde en Scylla : volonté de s'en sortir et gagner de l'argent facile grâce à ses formes féminines alléchantes et son opulente chevelure rousse, flamboyance attirant les hommes comme la lanterne attire les phalènes, May Duigan sera une femme de mauvaise vie, catin et arnaqueuse de haut vol.
   
   Ses amours auront la saveur des aventures dangereuses en compagnie de bandits, participant à des "casses" qui la conduiront de par le monde, notamment en France où elle goûtera à l'amertume de la prison pour femmes de Montpellier. Elle parviendra à en sortir pour rejoindre l'Angleterre où elle replongera dans le crime : après la prison-citadelle de Montpellier, ce sera une prison anglaise où elle s'accrochera, avec le désespoir de l'opiniâtreté, à la vie en lisant, lisant, les livres de la bibliothèque : l'évasion des mots l'aidera à évader son esprit à défaut de son corps, la sauvant de la solitude et de la folie.
   
   La vie de May est un road-movie ponctué par les étapes de l'incarcération où elle démontrera qu'il en faut beaucoup pour l'abattre ou la faire sombrer dans la folie de l'enfermement. Elle restera elle-même jusqu'à la fin, "marchant le dos droit", fière d'être ce qu'elle est malgré sa vie dissolue dédiée au crime.
   
   Nuala O'Faolain, à travers l'histoire de May, amène le lecteur, comme elle-même, à s'interroger sur la société américaine de la fin du dix-neuvième siècle au début du vingtième : les codes sociaux, malgré la jeunesse de la Nation américaine, sont les mêmes qu'en Europe malgré une apparente liberté. Du moins, cette jeune Amérique donne-t-elle sa chance à qui sait la saisir et la faire fructifier, May a choisi une voie d'aventures qui la fera voyager mais pas dans le sens de la Conquête du Rêve américain. Elle conquiert ses lettres de noble arnaqueuse, de gentille truande qui ne demande qu'à aimer et être aimée, elle qui ne connut pas l'affection familiale en Irlande, dans sa famille de besogneux et de taiseux.
   
   La chrysalide laisse échapper un beau papillon qui se brûlera les ailes malgré une volonté de rédemption : l'usure du corps aura raison de May qui rendra les armes, seule, dans un hôpital, après avoir écrit son histoire, bribes émouvants retrouvés par l'auteure dans sa quête pour trouver la vraie May qui se cache derrière la bandit "Chicago May".
   
   Nuala O'Faolain raconte-t-elle un peu son histoire à travers celle de May? Elles sont, toutes les deux, comme les piliers extrêmes d'un pont entre deux rives : May qui est partie, puis revenue pour ne plus remettre les pieds en Irlande ; Nuala en partance pour une réponse à ses émotions, à une possible culpabilité de n'avoir pas pu être la planche de salut pour son frère?
   
   "L'histoire de Chicago May" est un récit attachant, parfois poignant, aux rebondissements souvent étonnants. Une prostituée qui ne s'est jamais projetée au-delà du lendemain, peut-elle, au soir de sa longue vie aventureuse et usante, enjoliver son passé lors de l'exercice difficile de l'introspection? Ses lectures en prison lui ont donné des mots, un aperçu de la beauté cachée dans les mots d'un poète ou d'un romancier. May est inculte, malgré toutes ses lectures salvatrices, mais elle ne se conceptualise pas, elle est toujours dans le ressenti immédiat, même dans le souvenir ce qui fait qu'elle ne triche pas, paradoxe de l'arnaqueuse qui ne peut mentir sur elle-même, sur sa vision brute du monde et des hommes.
   
   Au fil du récit de Nuala O'Faolain, Irlandaise d'aujourd'hui, le lecteur écoute, fasciné, la voix extirpée du passé, sortie des archives, d'une irlandaise d'un monde en pleine mutation ; il l'admire pour sa pugnacité, son courage indéfectible, il l'aime autant pour ses qualités qu'il la vilipende pour ses défauts.
   
   Au bout du compte... cette femme de rien, cette femme venue d'une Irlande ravagée par la pauvreté et la domination anglaise, cette femme qui n'est qu'une anecdote dans le quotidien d'une nation en devenir ; cette femme force le respect malgré ce qu'elle est et a été : elle s'est montrée digne, dans le vol comme dans son envie de rédemption, du début jusqu'à la fin de sa vie... oubliée de tous.
   
   Dans un bout de campagne irlandaise, battu par les vents, restent debout, les murs en pierre de la pièce que May avait fait construire, chez ses parents, du temps de sa splendeur. Les herbes folles ont pris possession des lieux, la mémoire de May s'envole au gré des vents, des mots retrouvés dans d'obscures archives.
   
   Le lecteur passe des moments intenses en compagnie de cette femme de prime abord commune, au destin sans doute commun, que l'auteure sublime sans exagération, avec tout le respect qu'elle éprouve pour cette hors-la-loi attachante et fière d'avoir vécu la vie qu'elle s'est choisie.

critique par Chatperlipopette




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