Lecture / Ecriture
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Lunar Park de Bret Easton Ellis

Bret Easton Ellis
  Moins que zéro
  Lunar Park
  American Psycho
  Suite(s) Impériale(s)
  Zombies

Bret Easton Ellis est un écrivain américain né en 1964 à Los Angeles.

Lunar Park - Bret Easton Ellis

Cauchemar d’écrivain
Note :

   Ecrivain surdoué (son premier roman, «Moins que zéro», publié à l'âge de vingt-et-un ans, a connu un succès fulgurant), Bret Easton Ellis se met lui-même en scène dans Lunar Park. Il est difficile de déterminer où se situe la frontière entre la fiction et la réalité, car l'auteur brouille les pistes avec jubilation.
   
   Le roman débute comme une autobiographie ; Ellis y évoque sa vie décadente à New-York, le milieu de paillettes superficiel dans lequel il évolue, la gloire, l'argent, ses addictions à la drogue et à l'alcool.
   
    Puis il décide d'en finir avec ses vieux démons et de se stabiliser en épousant la mère de son fils, un enfant qu'il connaît à peine, et en emménageant avec eux en banlieue. Cependant, les choses ne se passent pas comme il l'avait prévu : il ne tarde pas à replonger dans la drogue, et son existence vire au cauchemar. En effet, les événements surnaturels se multiplient autour de lui : les murs de sa maison se mettent à peler, l'oiseau en peluche de sa belle-fille prend vie, le spectre de son père mort le hante, des enfants disparaissent sans laisser de traces, et Patrick Bateman, le héros psychopathe d'American psycho, s'incarne dans la réalité et commet des meurtres atroces.
   
   Le roman alterne avec brio scènes horrifiques et passages introspectifs dans lesquels éclate le mal-être de l'écrivain, incapable d'assumer son rôle de mari et de père. C'est d'ailleurs sa relation avec son fils qui constitue le pivot de l'intrigue. Son incapacité à se faire accepter de l'enfant, la souffrance de celui-ci et l'hostilité qu'il lui manifeste, renvoient Ellis à la relation douloureuse que lui-même entretenait avec son père, ce qui donne lieu à des passages empreints d'émotion qui sonnent très justes.
   
   Outre les relations père/fils, Lunar Park aborde de nombreux thèmes avec lucidité et ironie : la famille, l'enfance (évocation terrifiante d'enfants bourrés de médicaments), la vie en banlieue, l'absence de repères et de valeurs, la dualité homme/écrivain (passages à la limite de la schizophrénie où Ellis se dédouble), la création littéraire, l'échec... De ce point de vue, Lunar Park est une oeuvre riche aux multiples niveaux de lecture.
   
   Lunar Park est en conclusion un roman surprenant et déjanté qui flirte allègrement avec le fantastique et le thriller. Toutefois, j'ai été un peu déçue par la fin à laquelle je n'ai pas saisi grand-chose (si quelqu'un a compris où a disparu son fils, merci de me l'expliquer). De plus, le narcissisme et la complaisance d'Ellis peuvent agacer à la longue. En tout cas, il possède le sens du récit, une écriture claire et agréable, un style très visuel ponctué d'images fortes, et sa virtuosité est indiscutable.
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critique par Caroline




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La génération X et ses enfants
Note :

   Se voulant une pseudo autobiographie, Lunar Park est en fait un labyrinthe sans issues de styles et de genres. D’abord, l’auteur à la plume arrogante, fait un survol de sa courte existence dans une introduction candide nous révélant les dessous de la vie d’écrivain branché carburant à l’alcool et la drogue. Mais, Ellis ne pouvait pas écrire un bouquin introspectif banal et commun. Par la suite son récit mélange la fiction et le réel, de manière si habile que l’on n’en discerne plus la démarcation.
   
   Il se place au milieu d’une famille moderne dysfonctionnelle et explore ses démons : sa relation avec sa femme, la mort de son père etc. Ses lubies s’expriment via des manifestations étranges. Ainsi, le tueur en série Patrick Bateman de son best-seller American Psycho rode dans les parages, un jouet attaque les membres de la famille et des garçons disparaissent du quartier...
   
   On ne sait pas trop sur quel pied danser tout au long des fabulations intrigantes du narrateur. C’est ce qui nous garde en haleine. Nous sommes en territoire de Stephen King. Le surnaturel côtoie l’anodin du quotidien.
   
   Ellis est avant tout, un observateur de sa culture, il en souligne les aberrations en tissant une histoire solide. On lui confère parfois un rôle plus grand que celui d’être un écrivain de divertissement. Les fanatiques seront comblés par la richesse des allusions aux titres précédents et les autres n’y verront que du feu dans cette allégorie frauduleuse mais captivante.
   
   
   (Prix de l’International Horror Guild, Livre de l’année Lire)
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critique par Benjamin Aaro




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Un mélange inquiétant mais passionnant
Note :

   Cela commence presque comme une explication de textes. Ellis reprend un à un les livres qu’il a écrits et qui ont fait son succès. Il en donne l’incipit et se lance dans les circonstances de l’écriture de chacun d’entre eux. Puis il en vient à l’objet de sa narration: le roman qui a pour titre "Luna Park."
   
   Ce préambule semble fait pour conditionner le lecteur sur la suite: le début du roman se présente comme un retour au calme et à la saine vie de famille dans une banlieue chic de New-York après les vicissitudes de l’écrivain Brett – drogues, alcool, instabilité- qui apparaît sous son vrai nom, de même que son épouse Jayne Dennis, actrice célèbre et ses deux enfants, Sarah, fille de Jayne et Robbie, véritable fils de Jayne et Brett. Le narrateur-pseudo-auteur croit utile de rajouter tout au début du roman que «tout est vrai».
   
   Le roman à proprement parler commence le 30 octobre lors de la préparation d’une fête d’Halloween aussi bien par les enfants que par les adultes. Brett a un problème de communication avec son fils et le chien de la maison de Jayne ne le «sent» pas non plus. En fait c’est lors de cette fête d’halloween que tout commence vraiment à se déclencher lorsque qu’apparaît un «invité» déguisé en Patrick Bateman, héros psychopathe et yuppie tueur en série d’un précédent roman de Brett Ellis, "American Psycho" . Tout se complique lorsqu’un inspecteur de la criminelle vient prévenir Brett que le Patrick Bateman reproduit les meurtres atroces du roman. Et puis des enfants disparaissent. Dans la maison à l’adresse shakespearienne – Elsinore Lane – des phénomènes étranges se produisent, les meubles changent de place, la façade change de couleur; en ville où Brett enseigne l’écriture à l’université pour quelques heures, il croit apercevoir un Mercédès 450SL que possédait son père décédé depuis peu et auquel Brett consacre non sans raison un chapitre sur sa vie et les circonstances de sa mort. Apparition d’un fantôme comme dans Hamlet? Pourquoi cette maison tend à ressembler à celle de Brett adolescent qui commençait déjà à écrire du fantastique? Pourquoi ressurgissent les monstres du passé fictif ou réel? Le fictif devient réalité ou est-ce encore un procédé de roman dans le roman? Et que dire des relations père-fils, déjà évoquées dans "American Psycho", portrait monstrueux du père en Patrick Bateman? N’est-ce pas que Brett devrait arrêter de boire, de se défoncer…? Et ces garçons qu’on enlève, qui semblent intéresser Robby de près? Et qui est cet «écrivain» qui surgit tout-à-coup et semble «parler» à Brett comme un Gemini Cricket et en italiques? Qu’est-ce que la célébrité aussi?
   
   Tout se mêle pour nous tenir en haleine, nous faire peur aussi car le roman, soi-disant récit, se transforme assez vite en «bad trip», en récit fantastique digne de Poe ou de certaines nouvelles de Maupassant et de Gautier. Ellis creuse l’allégorie sur les relations père fils – les deux s’appellent Robert- en doublant la mise –mort récente du père et découverte du fils– jusqu’à poser le problème d’une schizophrénie multiple qui concourt à l’écriture et qui permet l’imagination exacerbée et la création littéraire.
   
   A ce titre, les pages finales sont d’une grande beauté, d’une grande rigueur même. Le problème avec ce genre d’ouvrage c’est qu’on y cherche des faiblesses qu’on ne trouve pas. Ce qui confirme Brett Easton Ellis dans notre panthéon littéraire.
   Relations père-fils :
   “ … and it suddenly bothered me that so little of his life revolved around poetry and romance. Everything was grounded in the dull and anxious day-to-day. Everything was a performance.”
   ( … et ça m’ennuyait soudain que si peu de sa vie tourne autour de la poésie et de l’amour. Tout était ancré dans le quotidien morne et angoissant. Tout était une corvée.)

   Sur Patrick Bateman :
   “I closed my eyes again. I didn’t want to go back to that book. It had been about my father (his rage, his obsession with status, his loneliness), whom I had transformed into a fictional serial killer. And I was not about to put myself through that experience again – of revisiting either Robert Ellis or Patrick Bateman.”
   (Je refermai les yeux. Je ne voulais pas retourner à ce livre. C’était sur mon père (sa colère, son obsession de la position sociale, sa solitude), que j’avais transformé en tueur en série fictionnel. Je n’allais retraversé cette expérience- revisiter à la fois Robert Ellis et Patrick Bateman.)

   Sur la création littéraire. Voix de “l’écrivain” en italiques :
   (But you hadn’t written that book) (Mais tu n’avais pas écrit ce livre)
   (Something else wrote that book) (Quelque chose d’autre a écrit ce livre)
   (And your father now wanted you to notice things) (Et ton père voulait maintenant que tu remarques des choses)
   (But something else did not) (Mais quelque chose ne l’a pas fait)
   (You dream a book and sometimes the dream comes true) (Tu rêves d’un livre et parfois le rêve se réalise)
   (When you give up life for fiction you become a character) (Quand tu abandonnes la vie pour la fiction, tu deviens un personnage)
   (A writer would always be cut off from actual experience because he was the writer) (Un écrivain serait toujours coupé de l’expérience vécue parce qu’il était un écrivain)

critique par Mouton Noir




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