Lecture / Ecriture
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La Saga des émigrants, Tome 3 - Le nouveau monde de Vilhelm Moberg

Vilhelm Moberg
  La Saga des émigrants, Tome 1 - Au pays
  La Saga des émigrants, Tome 2 - La traversée
  La Saga des émigrants, Tome 3 - Le nouveau monde
  La Saga des émigrants, Tome 4 - Dans la forêt du Minnesota
  La Saga des émigrants, Tome 5- Les pionniers du lac Ki-Chi-Saga
  La Saga des émigrants, Tome 6- L'or et l'eau
  La Saga des émigrants, Tome 7 - Les épreuves du citoyen
  La Saga des émigrants, Tome 8 - La dernière lettre au pays natal
  La femme d'un seul homme

Né en 1898 et mort en 1973, l’écrivain Vilhelm Moberg était aussi journaliste. Il fut même en 1921 le plus jeune rédacteur en chef que la Suède ait eu.

La Saga des émigrants, Tome 3 - Le nouveau monde - Vilhelm Moberg

Mise en situation
Note :

   Un petit tome intermédiaire où l'action n'est pas impétueuse.
   
    Arrivés à New York, après 3 jours de quarantaine ils s'organisent pour atteindre le Minnesota, par trains et bateaux à vapeur. C'est l'occasion de se pencher plus précisément sur la famille de Karl Oskar et Kristina, de partager encore leurs craintes et leurs désagréments. Car le voyage n'est évidemment pas de tout repos, le choléra fait rage et le pays n'est pas l'image luxuriante qu'ils avaient en tête.
   
   Où on laisse aussi une fois pour toute derrière soi son passé suédois, où chacun se place sur un pied d'égalité. On les quitte sur le Mississipi prêt à fouler enfin le sol où ils vont s'établir...
   
   Histoire de ne pas juste résumer en 3 phrases ce tome dont la lecture est toujours aussi plaisante, je vais partager avec vous mon étonnement de trouver cette phrase :
   "Le long navire chargé de bois, là-bas, était norvégien - c'est à dire à moitié suédois, puisque les deux pays avaient le même roi. Mais il ne fallait pas dire cela aux Norvégiens, si on ne voulait pas recevoir un coup de boule."
   Ce n'est pas la petite pique humoristique qui me surprend, mais bien l'usage de l'expression "coup de boule". J'avais l'impression que c'était une image moderne, comme quoi...
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critique par Cuné




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Terre bénie... Mais terre hostile
Note :

   J’ai présenté les deux premiers tomes de La saga des émigrants de Vilhem Moberg Ici. Voici maintenant la suite : Tome III : Le Nouveau Monde
   
   Lorsqu’ils arrivent à New York, les émigrants ne sont pas encore au bout de leurs peines. La visite de Broadway par les plus intrépides, Robert et Arvid, est un véritable choc culturel. Mais la route est encore loin jusqu’au Minnesota.
   
   Voici leur itinéraire selon les termes de leur contrat en date du 26 Juin 1850 : De New York à Albany par bateau à aubes en remontant l’Hudson; d’Albany à Buffalo par voiture à vapeur et de Buffalo à Chicago par bateau à vapeur. Et puis par leur propre moyen jusqu’au Minnesota. Encore bien des dangers les guettent, le choléra règne à bord d’un des bateaux, c’est d’ailleurs une maladie endémique qui a décimé de nombreuses colonies partout dans le pays. Privations et souffrances pour la famille de Kristina et Karl Oscar et leurs amis.
   
   Une recherche historique solide
   Comme dans les précédents romans, ce qui me frappe c’est la profonde connaissance de Vilhem Moberg envers son sujet. Il a fouillé toutes les archives concernant l’émigration suédoise en Suède et aux Etats-Unis et s’appuie sur des textes solides : la liste de de ceux qui sont partis du village de Ljuberg, les contrats qu’ils ont passés avec les compagnies maritimes, le prix qu’ils ont payé pour les différentes étapes du voyage et pour l’acquisition des terres, pour l’achat du matériel agricole et des animaux de ferme très coûteux, l’accueil réservé aux nouveaux arrivants… Mais il va encore plus loin grâce au courrier envoyé par les immigrants à leur famille restée au pays. Il peut ainsi décrire les mentalités des ces personnes déracinées, marquées par la religion et l’obscurantisme et par l’absence de liberté, il peut connaître par l'intérieur les sentiments que ces gens ont éprouvés. Par exemple, leur terreur en montant dans un voiture à vapeur, un train qui crache le feu et peut à tout instant les brûler vifs. Une invention voulue par le diable? L’ivresse de découvrir des terres vierges, riches, à défricher où la terre fertile qui rend au centuple les efforts du paysan pour l’ensemencer. Mais aussi la découverte d’un climat rigoureux avec un hiver enneigé et glacial et un été démesurément chaud. Et le mal du pays. Et puis la menace des indiens que l’on repousse de plus en plus loin. Vilhem Moberg a mis douze ans pour écrire ce livre, fruit de recherches approfondies.
   
   Le thème épique
   On retrouve dans ce troisième tome, le thème épique avec, toujours, ce contraste entre la faiblesse de l’homme et la puissance infini de la nature.
   "Les immigrants avaient franchi la porte de l’Ouest. Ils se trouvaient à bord d’un nouveau bateau à vapeur et, sur celui-ci ils allaient traverser une nouvelle mer, qui ne ressemblait à aucune de celles qu’ils avaient déjà sillonnées, une mer qui n’était pas faite d’eau mais d’herbe, cette grande mer de l’Ouest américain ayant pour nom la prairie."
   

   Ce qui donne lieu à de belles pages descriptives qui nous permettent d’imaginer le spectacle digne de la Création du monde qui s’ouvrait aux yeux de "ces paysans venus de la forêt". Il y avait de quoi en avoir le vertige, et ceci d’autant plus pour un peuple nourri de la Bible.
   "Ces paysans venus de la forêt avaient un mouvement de recul devant l’immensité incompréhensible qui s’ouvrait devant eux. Ils désiraient certes trouver un sol plat et régulier, mais il ne fallait pas qu’il ne soit pas accidenté aussi vaste put-il être. Il manquait quelque chose, sur cette prairie : Dieu n’y avait pas totalement achevé la Création. Il avait fait le Ciel et la terre, il avait planté l’herbe et ce qui poussait sur le sol, mais il avait oublié les arbres, les buissons, les vallons et les hauteurs. Et cette mer constituée d’herbe et non pas d’eau les effrayait par son immensité, elle aussi?"
   

   Amitié et solidarité
   Mais le roman est aussi une ode à l’amitié et la solidarité. Le danger le plus grave qui menace les immigrants en dehors des épidémies et de la faim, ce sont les autres. Toute une faune humaine qui rôde autour des nouveaux venus et cherche à gagner leur confiance pour mieux les détrousser. Gare aux naïfs et à ceux qui croient en la bonté humaine! Robert aussi bien que son frère aînée Karl-Oscar en font les frais. Pourtant, il y a de beaux moments d’humanité et des rencontres qui redonnent confiance en la nature humaine.
   
   C’est là, en effet, que va naître la grande amitié entre Kristina et Ulrika la prostituée. Tout sépare pourtant ces deux femmes. D’un côté, la prude et religieuse Kristina, plutôt collet monté, si docile aux commandements de l’Eglise et à la parole du pasteur; de l’autre "La Joyeuse" comme on la surnomme, à la vie scandaleuse - Kristina apprendra que Ulrika est avant tout une victime- qui a son franc parler, un peu vulgaire, et nomme un chat un chat, elle qui connaît si bien les hommes et leurs désirs refoulés. Le partage du pain, scène biblique, dans le train, est une très belle scène traitée avec sobriété et délicatesse. Entre elles, va naître une amitié irréductible.
   
   Et puis la solidarité : Le pasteur Jakob les accueille avec tant de bonté à leur arrivée. Le contraste entre le clergé suédois riche, soutenant les intérêts des puissants, durs envers les pauvres qu’il domine par la peur, et Jakob si bon, si attentif, si délicat envers les humbles va être une révélation.
   
   Il y a aussi, cette vache que l’on prête à la famille et qui permet d’avoir du lait, sauvant les enfants d’une mort certaine pendant ce premier hiver dans le Minnesota et ces échanges de services et de compétences, ces partages d’outils, ces travaux faits en commun qui permettent d’avancer dans la construction des cabanes et le défrichage des terres. Une course contre la montre est engagée, les premières années, pour assurer la survie de la famille; sans compter les nouveaux enfants qui vont naître, bénédiction de Dieu (ou malédiction de la femme?) et bouches supplémentaires à nourrir. Avec Kristina, se développe le thème du mal du pays, du regret lancinant du pays natal. Contrairement à Karl-Oscar, la jeune femme s'adapte mal à son nouveau pays. C’est aussi dans ce livre que l’on voit le départ de Robert et Arvid pour la Californie à la recherche de l’or. Ce n’est pas la cupidité qui mène Robert mais son désir d’être libre, d’être riche pour ne plus appartenir à aucun maître. De nombreux thèmes, donc, qui font la richesse de ce livre.
   
   Ce tome III est donc encore un très beau moment de La saga des émigrants.

critique par Claudialucia




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