Lecture / Ecriture
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Ces lèvres qui remuent de Catherine Lépront

Catherine Lépront
  Des gens du monde
  Ces lèvres qui remuent
  L'affaire du Muséum

Catherine Lépront est une chroniqueuse et écrivaine française née en 1951, auteur d'une trentaine de livres (romans, récits, nouvelles, biographie, scenari, pièces de théâtre... ). Elle était également lectrice aux éditions Gallimard.
Elle a obtenu le Prix Goncourt de la nouvelle en 1992 pour "Trois gardiennes".

Ces lèvres qui remuent - Catherine Lépront

Adéquation
Note :

   Je ne crois pas encore avoir eu cette impression, à la lecture d’un ouvrage, d’une aussi totale adéquation entre le titre et le contenu. Je veux dire par là, que tout au long de ma lecture, j’ai entendu ce murmure incessant des lèvres qui remuent pour parler des êtres et des évènements, des sentiments, des impressions…Des lèvres en fait, en perpétuel mouvement.
   
   Ce choix de narration, au fil du ressenti quotidien, est d’ailleurs le handicap à franchir pour aller jusqu’au bout du récit. En effet, on peut se perdre bien des fois dans les descriptions minutieuses de l’auteure, on peut se fatiguer en se demandant ce que vient faire au milieu d’évènements politiques relatés tels qu’elle les vit au moment où elle écrit (ou dit), ce que vient faire, disais-je une évocation de ses relations avec sa « sœur – fille » dont l’éloignement- pour cause humanitaire- est le prétexte de ce roman.
   
   Ce roman aurait sans doute pu s’intituler « Lettres à Louise »… Lil, archiviste et sœur aînée de Louise, s’instaure mémoire du temps présent, de l’évènementiel, mais aussi mémoire familiale, mémoire de jeunesse… «Elle est là», comme lui enjoint sa sœur, mais très vite elle perd pied, se cherche, doute, s'affirme dans la tendresse, la colère, l'indignation, le rire. Elle sert de témoin, de mémoire pour tout nous dire sans rien oublier.
   
    Catherine Lépront, à travers ce personnage, passe sans cesse d’un registre à l’autre avec une maestria consommée.
   
   C’est l’occasion pour elle de nous faire partager ses références littéraires qui passent par Inoué, Magris, Erri de Luca mais aussi Nazim Hikmet ou Paul Auster…
   …je me trouvais dans la même situation que le Marco Stanley Fogg de Paul Auster, … comme le narrateur de Moon Palace, je suis épuisée et vidée de toute énergie à force d’observer le monde…
   …quel brillant résultat avez vous obtenu, vous n’avez pas pris ces lèvres qui remuent ( Ossip Mandelstam)

   
   Ses références politiques font un pendant humoristique
   ..a –t- on pesé ce qui sert de cerveau à Bush ?
   …l’ennui dans lequel nous vivons depuis que nous voyons tous les jours Raffarin et Sarkozy
   …le spectacle de la guerre pourrait constituer une bonne distraction populaire… un excellent Irak story

   Et les guerres en Irak et en Tchétchénie constituent une toile de fond qui entretient l’inquiétude et la peur du lendemain et nous conduisent vers un épilogue incontournable.
   
   Ecoute les murmures de la mémoire
   Entre les hommes et les mondes quelques ponts et beaucoup de zones de frottement comme entre des plaques tectoniques, mais surtout des gouffres et des murs, gouffres, murs, fractures, haines qui ne font que s’aggraver.
   …aujourd’hui l’antipathie naît dans le même élan que la sympathie, on n’a plus sa place dans les manifestations, où se mettre dans les manifestations anti- guerre, par exemple ? Avec qui ? Il n’y a plus de zone d’adhérence.

   
   Le résultat est un roman polyphonique passionnant, féroce et drôle, qui dit le monde de l’intime à l’universel. On y découvre un univers riche et dense.
   
   C’est un vrai réquisitoire contre l'indifférence et l'hypocrisie, sur un ton acide et jouissif, qui se traite sur le mode de la dérision, voire de la parodie, sur l’analyse lucide de la comédie des pouvoirs, petits et monstrueux. On passe du chaud au froid, de la saveur comique aux charniers sanglants…
   
   Ces lèvres qui remuent nous obligent à ouvrir les yeux, à entendre des choses qu’on préfèrerait taire, à balayer nos propres amnésies.
   
   Un roman rare, foisonnant, complexe et passionnant.

critique par Jaqlin




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