Lecture / Ecriture
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L'immeuble Yacoubian de Alaa El Aswany

Alaa El Aswany
  L'immeuble Yacoubian
  J'ai couru vers le Nil
  Quand la liberté a le parfum du jasmin

Alaa al-Aswany est un écrivain égyptien né en 1957, au Caire. Il continue d'exercer la profession de dentiste.

L'immeuble Yacoubian - Alaa El Aswany

Entre rêve et quotidien
Note :

   Il y a les rêves, la réalité, mais aussi les regrets d’avoir vécu un peu des deux et au final l’impression de n’avoir eu que du vent. C’est une toile où tout se mêle, tout se mélange.
   
    Ce livre est un bout d’Egypte, bout de vie ordinaire avec les couleurs en plus. Alaa El Aswany nous décrit ici ses bas fonds et sa noblesse. Entre la nostalgie d’un temps passé où la culture occidentale prônait, où «l’esprit bien français» se retrouvait dans le raffinement des tenues chics, des restaurants somptueux et des soirées distinguées, il nous ramène à un présent ou la corruption gangrène et infecte le pays, les dignitaires, chefs d’entreprise, politiciens et autres forces de l’ordre, tout ceux qui ont les responsabilités et le devoir. L’auteur désigne ici un pays qui se meurt, qui se perd et qui rêve (pour certains) de démocratie. Un pays où le peuple n’est réduit qu’à la soumission des plus forts, abandonner à son sort, au système quasi totalitaire imposé avec force et perversion par de riches et infâmes dirigeants.
   
   Il a choisi pour illustrer son histoire, son portrait, cette bâtisse au passé jadis glorieux, immeuble somptueux, signe rescapé de l’époque faste, où se mêlent aujourd’hui sur ces différents niveaux, toutes les classes sociales.
   
   Ainsi, on retrouve l’ancien aristocrate et nostalgique Zaki qui doucement se meurt entre l’alcool et les femmes. Malak, maître artisan chemisier, ou encore Taha qui rêvait de devenir policier et qui verra tous ces espoirs réduits à néant car il n’est que fils de gardien d’immeuble…
   
   Dans cette fresque orientale, l’auteur nous plonge à la fois dans le monde des opportunistes, des corrompus, de ceux qui n’ont de cesse de courir après la gloire, le pouvoir, l’argent, et qui n’hésitent pas à user de force et magouille pour obtenir ce qu’ils désirent. Et d’un autre où l’on voit se mêler et s’insérer insidieusement aux failles du système, la montée en puissance des extrémistes religieux, les islamistes radicaux qui n’hésitent pas à recruter parmi ceux chez qui l’espoir a laissé place à l’amertume, et bénéficier des erreurs du pouvoir en place pour instaurer la charia avec force et conviction.
   
   Plus qu’un bon livre, c’est un regard, une fenêtre ouverte pour celui qui veut voir….
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critique par Patch




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Vision réaliste
Note :

   L'an dernier ce roman était partout: sur les blogs, dans les librairies et les DVDthèques, film relancé par le bouche à oreilles... aussi je l'avais noté dans un coin afin de l'acquérir. Profitant d'une petite visite chez une amie qui l'avait lu et aimé, j'en ai profité pour le lui emprunter.
   Je ne me souvenais plus vraiment de ce que les lecteurs en avaient dit, mais je savais qu'ils avaient aimé, c'est donc sereinement que j'ai pris ce livre. Et,... je n'ai pas été déçue.
   
   On peut craindre de se perdre au milieu des personnages, mais en fait vous assimilez très rapidement qui est qui tant les personnages sont différents. Contrairement à d'autres romans lus, je ne peux dire qu'ils sont attachants, mais ils sont le reflet de la société égyptienne au moment de l'écriture du roman. L'immeuble Yacoubian représente une sorte de microcosme à partir duquel vous allez découvrir la société, la vie d'anciens membres de la classe dominante déchue, un fils méritant mais qui se trouve desservi par le métier "indigne" de son père, et évoluera vers un islam intégriste, la place des homosexuels, les conditions des femmes pauvres, riches, leur place en général, bonne dernière dans cette société.
   
   Tout est montré, sans faux-semblant, sans pudibonderie: corruption, compromission, brutalités policières, pouvoir de l'argent, harcèlement sexuel, islamisme, événements politiques passés et présents avec les effets négatifs qu'ils entraînent.. Non Alaa el Aswany n'est pas tendre avec l'Egypte, mais sait rendre vivant tous les aspects négatifs et positifs de cette société.
   
   Vous ne quitterez pas ce livre démoralisé ou choqué, mais avec cette vision réaliste et avec néanmoins une note d'espoir pour certains personnages.
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critique par Delphine




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La vie, mode d'emploi
Note :

   "On a un urgent besoin des romanciers. Et des romans du monde" (Alaa El Aswany)
   
   "Derrière chaque fanatique, il y a un drame, une ignorance, une injustice : on ne naît pas terroriste, ou fanatique, on le devient" explique Alaa El Aswany dans un article de "Lire" (février 2016, Écrire contre la terreur ?). Sans vouloir faire preuve d'angélisme, la lecture de "L'immeuble Yacoubian" (2002) aide à comprendre l'affirmation de l'écrivain égyptien qui manifeste sa foi en une république de la littérature : "Dès qu'on lit, on devient citoyen d'une république unique, et unie, de l'art, de la littérature, une république civilisée".
   

   L'immeuble Yacoubian – il existe –, du nom de son promoteur albanais millionnaire, est un microcosme qui symbolise la société égyptienne durant la période de diffusion de l'islamisme qui a accompagné la révolution iranienne de 1979. On y retrouve les différentes composantes d'une société malade, déstructurée par la corruption, l'affairisme et l'inégalité, dont les désillusions et le mal de vivre offrent prise à une religion qui mêle foi et combat politique. Taha, idéaliste, doué, voit son avenir dans la police barré pour avoir un père concierge et se tourne vers les paroles d'un imam militant; Azzam, vieux bigot lubrique poursuit des rêves d'argent et de gloire en achetant une position puissante; Zaki, aristocrate nostalgique d'une Égypte à l'Occidentale se voit vieillir dans un pays mutant; puis il y a les femmes, Soad, Boussaïna,... objets des hommes, meurtries et révoltées dans leur quête insoluble d'identité et de tendresse. Le livre fait vivre ces gens, bons et méchants, parmi une longue série de séquences de quelques pages, passant en alternance des uns aux autres, créant un ensemble cosmopolite très réussi et représentatif.
   
   Pour qui veut s'y arrêter, la leçon de ce livre est qu'il faut apprendre à ne pas voir les autres comme des étiquettes. Dans un roman, les personnages finissent par ne plus paraître juifs, musulmans, belges ou africains: ce sont des hommes et des femmes.
   
   "... nous les écrivains, devons montrer au monde que l'être humain est avant tout un être universel,
   au-delà de la simple identité qui fait de l'un un Occidental, de l'autre un musulman."
   

   Alaa El Aswany poursuit une activité de dentiste. Les Frères musulmans continuent de menacer cette bête noire dans son propre cabinet. Il a publié en 2014 un recueil de chroniques "Extrémisme religieux et dictature. Les deux faces d'un malheur historique", toujours chez Actes Sud.
   
   Soulignons l'excellent travail de traduction (de l'arabe égyptien) et surtout la documentation (notes de bas de page brèves et instructives ) de Gilles Gauthier.
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critique par Christw




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Témoignage égyptien
Note :

   Comme dans L'immeuble Yacoubian, ou dans Automobile Club d'Égypte, j'ai retrouvé l'écriture si agréable de Alaa El Aswany, comme toujours il nous délivre toute une galerie de personnages, dont des femmes qui sont sensuelles à se damner. Mais dans ce roman le propos est beaucoup plus grave puisqu'il nous raconte la révolution égyptienne qui conduira à la fuite de Moubarak. Ces personnages vont être mêlés aux événements et leurs destins vont se croiser. Chacun va se comporter en fonction de ses intérêts ou de ses opinions.
   
   Dieu a accordé au général Ahmed Alaoui, une santé excellente et des biens en abondance. Sa femme, en dépit de son âge et de sa corpulence excessive, est son compagnon de lutte et son porte-bonheur. Comme tous les pères, il aime ses fils, mais sa fille Dania, étudiante en médecine, est la source de la joie la plus profonde de son existence. le général est entre autres, chargé de poursuivre les terroristes et les espions et éventuellement de les torturer ce que lui reproche sa fille bien-aimée. Diana se lie d'amitié avec Khaled fils d'un chauffeur.
   
   Achraf Ouissa, un acteur copte raté et fumeur de haschisch, sa vie avec Magda n'est qu'une suite de disputes. Alors il se console dans les bras de sa servante musulmane Akram
   
   Asma enseigne la langue anglaise, elle refuse de se marier et de porter le voile et se révolte de voir les jeunes filles considérées comme de simples marchandises, posées dans une vitrine, attendant le client qui paiera le prix et l'emportera. " Le mari a le droit de vérifier que la marchandise est de bonne qualité et qu'il n'y a pas de contrefaçon. " Elle correspond avec Maze, un jeune ingénieur de la cimenterie qui souhaite changer son pays.
   
   Le cheikh Chamel, voulait devenir guide touristique, mais le tourisme subissait une crise à cause des attentats terroristes. Alors l'inspiration lui vint de consacrer sa vie à la prédication de la parole divine. Il reçoit de l'argent pour diffuser la bonne parole et soutenir le pouvoir il aime prêcher sur les obligations de la femme musulmane. Ce n'est plus un homme de religion, c'est devenu un homme d'affaires.
   
   Nourhane est présentatrice à la télévision, elle est prête à tout pour gravir les échelons mais comme toutes les bonnes musulmanes elle est une courtisane obéissante dans le lit de son mari de façon à étancher son désir et le fortifier contre le péché.
   
   L'auteur nous décrit d'abord l'Égypte de Moubarak, un régime répressif et corrompu où tout le monde est surveillé par la sécurité. Une société arriérée, soumise à l'hypocrisie d'une religion où l'injustice est la règle. " Il est hors de questions d'épouser quelqu'un qui te soit inférieur, la Loi de Dieu l'interdit. "
   
   Ensuite, ce sont les manifestations au Caire, à Alexandrie et dans d'autres villes, " La place Tahir est noire de monde, des Égyptiens ordinaires, de toutes les classes sociales, des femmes voilées, d'autres têtes nues. Ils sont prêts à changer le pays, à en payer le prix. On avait le sentiment que nous étions en guerre. 
   L'ancien régime ne s'est pas rendu, il n'a sacrifié Moubarak que pour se maintenir, les forces armées alliées aux frères musulmans n'hésitent pas à lancer une guerre civile, insécurité généralisée, ouverture des prisons, libérations des criminels pour terroriser les Égyptiens, les convaincre que la révolution est un complot.
   
   La répression est terrible, les témoignages de victimes des exactions, des humiliations, des tortures, se succèdent.  "Mais par la suite, j'ai vu des tanks qui allaient et venaient, toujours aussi vite, en zigzag dans la rue. Quand ils voyaient un groupe de gens qui essayaient de s'enfuir, ils se précipitaient sur eux, montaient sur les trottoirs et les écrasaient…"
   

   Bien entendu, l'auteur nous décrit, sans aucune censure toutes les horreurs commises, mais son écriture sait manier aussi l'humour pour nous raconter l'hypocrisie et la corruption du système, encouragée par les religieux qui ne sont pas les derniers à en profiter. Il sait aussi faire ressortir toute la sensualité de l'épouse qui comme la religion le lui demande, fait tout avec son corps pour éloigner son mari de la tentation et du pêché, ce sont vraiment des passages savoureux.
   
   Une fin particulièrement triste où devant l'échec de ce soulèvement, la seule issue semble l'exil pour être une personne, alors que dans son pays on n'est plus rien.
   
   Un roman que j'ai trouvé très courageux, car l'auteur n'épargne pas ses critiques ni envers les hommes politiques civils ou militaires ni envers les religieux. À noter qu'à ce jour ce roman est interdit de publication en Égypte.

critique par Y. Montmartin




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