Lecture / Ecriture
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Le goût des femmes laides de Richard Millet

Richard Millet
  Le renard dans le nom
  Le goût des femmes laides
  Dévorations
  L'Amour des trois sœurs Piale

* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Le goût des femmes laides - Richard Millet

Le goût du laid
Note :

   Le narrateur laid "comme un pou, comme un crapaud", déroule un passé rural et limougeaud, entre une mère divorcée et distante et une sœur austère et de dix ans plus âgée : deux femmes qui lui disent sa laideur. Dans ce premier tiers de l'œuvre, –que j'ai préféré à la suite– le lecteur se replonge dans le charme désuet et grammaticalement fort de "Ma vie parmi les ombres" (2003) du côté de Siom et de Villevaleix, d'Ussel et de Meymac, dans des terres corréziennes en train de mourir, au milieu de paysans méfiants.
   
   À cet âpre Limousin s'oppose Paris, où le narrateur adulte et vieillissant est toujours aussi laid, mais où il rencontre plus de femmes pour mesurer et confirmer son définitif manquement à l'esthétique, même face aux laides qui ne manquent pas de le faire rêver à d'autres rencontres. Et si jusqu'à lui survenait une jolie femme, elle aurait bien du courage –n'est-ce pas ? Dans tous les cas, le narrateur traîne sa laideur dans une réalité très affirmée, où les noms des rues et les patronymes donnent aux prénoms rencontrés un supplément de vérité. On ne rencontre pas une Brigitte quelconque, mais une Brigitte Nègre. Pas une Anne-Marie quelconque, mais une Anne-Marie Blanchard. Etc. Le lecteur finira bien par être convaincu de leur réalité !
   
   La force de la prose est conjuguée à l'amertume du regard sur les contemporains. Avant de rencontrer Audrey : « je l'imaginais comme la plupart des jeunes gens de sa génération, entrée dans l'ère post-humaniste, quasi inculte et dépourvue d'élégance…» Sans poussette new look, sans roller, on dirait lire feu Philippe Muray, l'autre grand grognon de notre époque.
   
   La charge est augmentée d'un cran avec la fille rencontrée dans le métro et qui a l'audace de s'asseoir face à un lecteur de Dostoievski : « elle arborait tous les signes de la laideur, de la vulgarité contemporaine : des cheveux ras, un jean déchiré, des chaussures de sport, des écouteurs aux oreilles, la lèvre inférieure percée d'un anneau, une salamandre tatouée sur l'épaule, le quotidien Libération à la main, mastiquant du chewing-gum …»
   
   Ni roman ni essai à proprement parler, mais une sorte de vraie-fausse confession si dure que, pour ce narrateur par certains aspects si proche de l'auteur, je pourrais forger un néologisme détourné : autofriction.

critique par Mapero




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