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Monsieur, je ne vous aime point: Voltaire et Rousseau, une amitié impossible de Roger-Pol Droit

Roger-Pol Droit
  101 expériences de philosophie quotidienne
  Monsieur, je ne vous aime point: Voltaire et Rousseau, une amitié impossible

Monsieur, je ne vous aime point: Voltaire et Rousseau, une amitié impossible - Roger-Pol Droit

Rousseau versus Voltaire
Note :

   Le récit débute en 1729, Jean-Jacques est un jeune homme de dix-sept ans qui vit chez "Maman" (la baronne Françoise de Warens), en charge de son éducation artistique et spirituelle (puis sentimentale). Il tombe en admiration de "La Henriade" de monsieur de Voltaire : "... je fus saisi et emporté, incapable de lâcher cette épopée. [...]. Cet auteur est un maître, un génie comme il en est peu."
   Il va s'écouler trente et un ans entre cet enthousiasme juvénile et une lettre fielleuse de Rousseau à Voltaire dont l'incipit fait le titre de ce livre. Le roman de Roger-Pol Droit chemine à travers cinquante années de la vie des deux philosophes qui ne se rencontreront jamais et nourriront une opposition tenace. Aujourd'hui, ironie de l'histoire, l'épilogue nous apprend que Rousseau repose à vingt-cinq mètres trente de Voltaire dans la crypte du Panthéon. Une petite génération sépare les deux écrivains, morts à deux mois d'intervalle, en 1778.
   
   Première dissension : Rousseau, qui est d'abord un musicien dont Richelieu et Rameau ont remarqué l'opéra-ballet "Les Muses galantes" (1743), est chargé d'arranger "Les Fêtes de Ramire" dont le livret est de Voltaire. Le travail, qui déplut à Madame de la Popelinière (elle a Richelieu pour amant et couve Rameau) ne sera pas reconnu et le nom de Rousseau retiré de l'affiche. Voltaire y figura, lui qui, s'il répondit avec la manière, n'avait apparemment pas ouvert les courriers de Rousseau avec les nouveaux arrangements. Pauvre Jean-Jacques, que Richelieu et Rameau aient leurs raisons... mais son maître : "[...] qu'il [Voltaire] préfère la renommée à la vertu, les bruits du monde à la juste valeur des êtres... Voilà qui n'était pas concevable." Le monde s'écroulait!
   
   Monsieur, je ne vous aime point alterne la vie des deux penseurs en relatant de manière romancée des événements significatifs, principalement ceux qui contribuèrent à les opposer. La fiction historique est une manière conviviale de présenter les biographies et les idées, Roger-Pol Droit s'y montre excellent et didactique. L'inconvénient est que cela requiert de lire ici quatre cents pages. L'essentiel de ce que l'on peut retenir utilement des deux hommes de lettres tiendrait en vingt pages, mais on ne les aurait alors pas "vus" vivre. Si je n'ai pas éprouvé d'attachement à ces personnages comme cela advient lors de fictions plus intimistes, je pense néanmoins qu'un roman de ce genre, s'il est bien écrit et informé comme il se doit, produit une imprégnation durable de ce que furent les figures concernées, d'autant plus appropriée s'il s'agit de penseurs.
   
   Lorsque Rousseau publie le Discours sur les sciences et les arts puis le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, où il dénonce les inégalités sociales et la civilisation qui pervertit les hommes, Voltaire, aimant le luxe, moins sensible aux injustices de cet ordre, réagit envers ce cadet qui devient un rival. S'ensuivent des lettres incendiaires. Voltaire sait agir de manière indirecte sur des leviers qui détériorent la réputation de Jean-Jacques. Deux tempéraments, d'un côté une plume cinglante admirée, écrivain riche, défenseur des arts et des sciences, de l'autre un autodidacte sensible, épris de nature et d'égalité.
   
   Les impatients curieux des antagonismes des philosophes trouveront les bonnes clés dans les pages 286-289 et 400-401. Tous deux sont croyants : pour Rousseau, Dieu est la voie du cœur, pour l'autre, c'est celui du raisonnement philosophique (pages 288-289). Roger-Pol Droit donne en pages 374-375 un Rousseau un peu paranoïaque qui conjecture les machinations voltairiennes. Si l'on veut entrer dans la tête de ce dernier, les meilleurs questionnements hostiles envers le rival se trouvent page 392.
   
   L'éternel duel fut en 2012 le prétexte d'une exposition et "Le Point" en a fait un numéro hors-série la même année.
   
   Est-ce un parti pris de l'auteur ? Est-ce moi ? Ou est-ce l'esprit du temps qui promeut la nature ? Il se fait qu'au bout de la lecture, j'ai trouvé l'homme Jean-Jacques Rousseau plus sympathique que l'homme Voltaire, qui fut pourtant un intellectuel engagé opposé à l'intolérance.
   
   C'est un livre bien fait, abordable, et, même si j'ai quelquefois renâclé à le poursuivre du fait qu'il ne me passionnait pas, il répond entièrement au projet de raconter de manière vivante et fluide l'évolution de l'inimitié entre les deux figures des Lumières.

critique par Christw




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