Lecture / Ecriture
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Les petits-fils nègres de Vercingétorix de Alain Mabanckou

Alain Mabanckou
  African psycho
  Verre Cassé
  Les petits-fils nègres de Vercingétorix
  Mémoires de porc-épic
  Et Dieu seul sait comment je dors
  Bleu, Blanc, Rouge
  Black Bazar
  Demain j'aurai vingt ans
  Tais-toi et meurs
  Lumières de Pointe Noire
  Petit Piment
  Le monde est mon langage

Alain Mabanckou est un écrivain français né au Congo-Brazzaville (où il a passé son enfance) en 1966. Arrivé en France à l'âge de 20 ans pour poursuivre des études de droit, il les a poursuivies jusqu'au troisième cycle, puis s'est tourné vers la littérature et a publié plusieurs ouvrages. Il enseigne également la littérature à l'université de Californie à Los Angeles (UCLA).

Les petits-fils nègres de Vercingétorix - Alain Mabanckou

Nos ancêtres les Gaulois ?
Note :

   Le roman d'Alain Mabanckou se présente comme une suite de cahiers rédigés par une femme africaine pourchassée par un conflit ethnique et qui tente d'échapper à ceux qui la menacent en se réfugiant provisoirement au village de Louboulé où seule la vieille Mam'Soko l'accueille avec sympathie.
   
   Hortense Iloki note ainsi ses souvenirs de jeune fille, évoque sa rencontre avec Kimbembé, un de ses professeurs du collège Aimé Césaire, et le mariage d'amour qui en résulta. Elle est du Nord. Il est du Sud. Les préjugés sont importants entre habitants du pays.
   
    L'action se passe au pays natal de l'auteur, mais les noms sont plus ou moins masqués, le Congo est le Viétongo, Brazzaville est Mapapouville, Pointe-Noire est Pointe-Rouge. Ces masques sont si transparents que l'auteur aurait pu s'en dispenser. Ce procédé est utilisé aussi pour nommer les leaders politiques qui ont déclenché la guerre civile. On veut espérer que le lecteur français se souvient encore du conflit interne que le Congo a vécu ces dernières années : Denis Sassou N'Guesso avait ainsi reconquis le pays et repris le pouvoir en 1997 au terme de cinq mois de guerre.
   
   Un président chasse l'autre et, dans le roman, un ancien Premier ministre, surnommé Vercingétorix, fait régner la terreur dans une partie du territoire sudiste en s'appuyant sur sa milice, ses "petits-fils nègres". Le mot peut étonner, mais on sait que Mabanckou n'aime pas la langue de bois.
   
   Ceux qui ont lu avec jubilation "Mémoires de porc-épic", "Verre cassé" ou "African psycho" seront peut-être surpris de trouver ici un style sobre et grave, propre à la tragédie que vivent Hortense et sa fille Maribé, sans aucune bouffonnerie et très économe en tournures populaires et savoureuses. Même le discours de Vercingétorix qui promet à ses irréductibles Gaulois la victoire sur les Romains ne vous fera pas vraiment tordre de rire : la scène se passe à Batalébé, là où exerce Kimbembé, là où Gaston a déjà été la victime du conflit ethnique, lui qui est de la même région du Nord qu'Hortense et que le général Edou qui a pris le contrôle de Mapapouville.
   
    L'engagement de son mari au côté de Vercingétorix, son attitude devenue agressive, la disparition du voisin, le viol subi par la voisine : désormais tout pousse Hortense a décider de fuir avec sa fille. Y parviendra-t-elle ?
   
   Ce roman nous montre la diversité du talent d'Alain Mabanckou dont l'écriture se moule ici habilement dans le récit émouvant de la narratrice. Cette œuvre nous montre aussi comment un conflit politique interne détruit un couple heureux et "mixte" au sens où elle vient du Nord et lui du Sud.
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critique par Mapero




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Un cahier pour dire
Note :

   Un bien intriguant titre pour un bien étrange roman. Il est des livres qui nécessitent que l’on prenne le temps d’y entrer, dont le rythme lent s’accélère, tout à coup. Le roman d’Alain Mabanckou, écrivain congolais vivant en Californie et récompensé en 1998 du Prix littéraire de l’Afrique Noire pour son livre «Bleu-Blanc-Rouge» demande patience et persévérance. Ce n’est qu’au bout de 200 pages que les êtres et les évènements se révéleront enfin, précipités qu’ils sont par des évènements qui les dépassent. Une lenteur voulue, qui permet de glisser peu à peu dans l'horreur, au fur et à mesure que les souvenirs jaillissent, que les fils de l'histoire s'assemblent.
   
   D’ailleurs, est-ce vraiment un roman? N’est-ce pas plutôt une version à peine romancée d’un de ces génocides qui ne disent pas leur nom et dont l’Afrique accouche si régulièrement sans que le monde occidental ne s’en émeuve particulièrement.
   
   En tout cas, une belle histoire d’amitié entre deux femmes, Hortense et Christiane, que tout oppose a priori dans ce pays nommé «Vietongo». L’une vient du Nord, l’autre du Sud, distant de plus de mille kilomètres. Même pays, fait de langues et cultures différentes, qu’un Président démocratiquement élu parvient, en apparence, à conserver uni. Ces deux femmes sont mariées à des hommes venus de l’autre bout du pays et constituent ce que nous appellerions ici des couples mixtes. Des couples qu’il a fallu imposer aux familles arc-boutées sur leur perception ancestrale de l’autre qui ne peut qu’être inférieur, primitif. Des couples récupérés par les autorités locales pour glorifier l’unité patriotique.
   
   Jusqu’au moment où tout bascule et que l’ex président, Nordiste, vaincu cinq ans plus tôt aux élections, reprenne le pouvoir par les armes à l’équipe, Sudiste, élue. Rapidement, la chasse à l’autre camp est ouverte et tous les prétextes sont bons pour tuer, rabaisser, emprisonner ceux de l’autre partie du pays qui n’auraient pas eu la bonne idée de fuir.
   
   Un génocide s’en suivra quand la milice, Sudiste de l’ex Premier Ministre qui profite de la non connaissance du peuple de l’histoire des colonisateurs français pour endosser l’habit glorieux du Vercingétorix de Gervovie recevra l’ordre de tuer et scalper tous les Nordistes se trouvant sur son chemin. Le tout raconté, dans l’urgence, sur un cahier de notes rempli de nuit, à la lumière d’une bougie, par Hortense en fuite. Un cahier pour dire, pour laisser une trace, pour ne pas permettre de prétexter qu’on ne savait pas. Un cahier de mémoire, fait d’images plus ou moins fugaces, de souvenirs heureux ou douloureux, construit en rapides chapitres, souvent décousus, témoins de la façon dont la mémoire se manifeste. Une langue simple pour dire les joies et les peines d’une vie qui aurait pu être simple. Un livre qui frappe, en douceur, pour éveiller vos consciences.
   
   Un livre à découvrir à partir du moment où vous acceptez d’en prendre le temps et de vous laisser porter par un récit lent et en apparence peu structuré, jusqu’à ce que la vérité jaillisse. Un livre pour découvrir Alain Mabanckou, un auteur africain qui s'impose peu à peu dans le paysage littéraire d'expression française.

critique par Cetalir




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