Lecture / Ecriture
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Marcher jusqu'au soir de Lydie Salvayre

Lydie Salvayre
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  Passage à l’ennemie
  Portrait de l'écrivain en animal domestique
  La puissance des mouches
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  BW
  Pas pleurer
  La conférence de Cintegabelle
  Les belles âmes
  La déclaration
  La compagnie des spectres
  Tout homme est une nuit
  Marcher jusqu'au soir

Lydie Salvayre est une écrivaine française née en 1948. Elle exerça la psychiatrie pendant plusieurs années, avant de vivre de sa plume.
Elle a obtenu
Le Prix Novembre en 1997 pour "La Compagnie des spectres"
Le Prix François Billetdoux en 2010 pour "BW"
Le prix Goncourt en 2014 pour "Pas pleurer"


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Marcher jusqu'au soir - Lydie Salvayre

Veiller avec Giacometti
Note :

   Se laisser enfermer dans un musée toute une nuit, avec un lit de camp, cela vous inspire-t-il ? Alina Gurdiel a proposé à des écrivains de tenter l'expérience et de la raconter. On ne peut pas dire que Lydie Salvayre, désireuse de mieux se confronter à L'homme qui marche et aux œuvres de Giacometti, ait vécu une grande révélation artistique, loin s'en faut, et c'est même plutôt soulagée qu'elle quitta au matin le musée Picasso. À en juger par les deux cent dix pages de Marcher jusqu'au soir, elle n'a pas perdu son temps, car durant le cours versatile de ses doutes et contrariétés, le lecteur a le loisir d'explorer son propre rapport au musée et à l'art.
   
   "... la force de L'Homme qui marche excédait-elle les capacités
   de mon âme et ses très exiguës dimensions ?"

   
   Qu'il partage ou pas les griefs et sentiments de l'écrivaine, le lecteur – les musées, ce n'est pas si mal, malgré leurs contraintes, les abus de la marchandisation de l'art, le côté entre-soi élitiste que l'on peut percevoir négativement, à tort ou à raison, le socialement défavorisé – le lecteur disais-je, saluera la phrase à la fois familière (s'il faut dire merde, c'est merde) et distinguée (rhétorique habile et musicale, d'apparence si aisée). Elle nous livre quelques très belles pages sur Giacometti, les plus profondes du livre à mon sens, où l'artiste persiste dans la tentation de réussir l'impossible perfection, "le seul pari qui vaille". Dans cette métaphysique de l'impossible, Salvayre joint des écrivain(e)s, telle Virginia Woolf, sa "très affectionnée", toujours insatisfaite de l'œuvre à cause de "l'impossible adéquation avec le rêve qui l'avait enfantée".
   "Pour Giacometti, faire œuvre c'était faire l'expérience de la limite de l'œuvre,
   de la limite de l'homme créant l'œuvre."
   
   
L'isolement au musée est propice aux introspections et la sincérité porte Lydie Salvayre à la révélation de ses fragilités.
   Après un dîner mondain où elle se montra peu loquace, alors auteure déjà connue depuis le Goncourt, elle apprit qu'une actrice prétentieuse avait dit à son propos "elle a l'air bien modeste" : ces mots venaient "objectiver une différence de catégorie comme aurait dit ma mère, une différence de caste [...] dont je découvrais qu'elle était inscrite à tout jamais sur ma gueule et dans mes façons d'être en dépit des bonnes manières que j'avais laborieusement (et sans doute mal) acquises".
   

   Dans la même veine, quelques lignes sur ses difficultés à s'exprimer en télévision :"Je fus prise d'une grande colère contre un système qui ne promouvait que ceux qui avaient appris dès le berceau à formuler de jolies phrases car ils avaient des papas-mamans rompus à l'art de papoter, [...]". Colère d'une "enfant de broques", honte d'un milieu populaire d'immigrés espagnols.
   A propos du Chien de Giacometti :
   
   "Égaré sans doute. Exténué sans doute. Affamé sans doute. Mais libre, libre, libre
   et si beau dans ses lignes, échine échancrée, pattes fines, museau pointu rasant le sol,
   à la poursuite d'une piste menant on ne sait où avant de mordre définitivement la poussière.
   Tout comme Giacometti, tout comme moi, tout comme nous."

   
   Après cette expérience nocturne, elle retourne au Musée Picasso et en revient réjouie des œuvres de l'Espagnol et du public qui s'en délecte et s'en amuse. Viennent alors des mots positifs sur ce que peut l'art, une note gaie pour point final, qui sent un peu le travail sur commande.
   
   On retrouve la vivacité familière de Lydie Salvayre dans ces pages subjectives. Personnellement, je regrette un peu l'originalité de la romancière qui m'avait emporté dans La puissance des mouches.

critique par Christw




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