Lecture / Ecriture
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Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq

Michel Houellebecq
  Extension du domaine de la lutte
  La carte et le territoire
  Les particules élémentaires
  La possibilité d'une île
  Rester Vivant - La poursuite du bonheur
  Soumission
  Plateforme
  H. P. Lovecraft - Contre le monde, contre la vie

Michel Houellebecq est le nom de plume de Michel Thomas, écrivain français né en 1956 ou 58 à la Réunion.
Le prix Goncourt lui a été attribué en 2010 pour "La Carte et le Territoire".
Il a reçu le prix de la BnF 2015 pour l’ensemble de son œuvre



* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Extension du domaine de la lutte - Michel Houellebecq

Quel boute-en-train !
Note :

   Michel Houellebecq est étonnant. Je suis étonnée. (Copyright Machine)
   
   J’ai commencé son premier roman pétrie de mauvaises intentions, prête à faire feu de tout bois pour céder à ma facilité à faire la fine bouche, je me voyais déjà rédiger des phrases magnanimes censées le remonter doucement dans l’esprit des gens, tout ne pouvait être si mauvais chez lui, tout ça.
   Je ne m’attendais pas à passer un aussi bon moment entre ses lignes.
   
   Dès le début, il affiche le ton : « Il se peut, sympathique ami lecteur, que vous soyez vous-même une femme. Ne vous en faites pas, ce sont des choses qui arrivent. D’ailleurs ça ne modifie en rien ce que j’ai à vous dire. Je ratisse large. »
   
   Ouf.
   
   Le héros est informaticien, seul à crever, est très mal dans sa peau et sa vie.
   
   Mais ça n’est qu’accessoire.
   
   Ce qui compte, c’est l’absurde cynisme déroulé tout au long de ces trop courtes 156 pages.
   
   Les noms des chapitres, les féroces petites phrases à la fin de chaque paragraphe, les fictions animalières hautement philosophiques, le ton général auquel j’ai complètement succombé.
   Il est fort, l’animal.
    ↓

critique par Cuné




* * *



Le désespoir banal
Note :

   Roman dans lequel le narrateur regarde le monde tourner autour de lui et se laisse aller à un désespoir banal. Solitaire comme tous les «héros» houellebecquiens, à force de se poser des questions, il ne s’en pose plus et se laisse dériver lentement jusqu’à la folie. Cadre au ministère de l’agriculture, il fait le constat navrant des échecs de séduction de son collègue Tisserand, puceau à plus de 30 ans.
   
   En résumé, c’est un condensé d’illusions perdues qui prennent leurs racines dans les souvenirs forcément glauques de ratages successifs. Jusqu’à la folie, poussant Tisserand au meurtre, le narrateur – quel est son nom? A–t-il déjà perdu son identité à l’origine?- est une espèce d’automate qui n’a plus rien à perdre par manque d’amour. On retrouve quelques traces, du moins me semble-t-il, de Meursault dans "l’étranger "de Camus.
   
   Du même auteur, j’ai préféré "Les particules élémentaires". Le style reste néanmoins efficace
   ↓

critique par Mouton Noir




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La vie est belle!
Note :

   Houellebecq s’est rappelé à mon bon souvenir avec son prix Goncourt… très bon souvenir d’ailleurs des "Particules élémentaires"… Non, en fait, "bon" n’est pas vraiment le qualificatif qui convient, car le roman m’avait secouée autant que séduite! Depuis, je n’ai pas eu le courage de replonger dans cet univers sinistre si houellebecquien qui sape sérieusement mon moral. Il a fallu que j’en discute avec un ami récemment pour m’y remettre.
   
   Repoussant à plus tard la lecture du ô combien encensé dernier opus goncourisé, j’ai préféré "La lutte" qui date de 1994 (presque une œuvre de jeunesse…!) et dans laquelle j’ai retrouvé sans mal tous les ingrédients présents aussi dans les "Particules" : le dégoût du quotidien, de la futilité du quotidien, des conventions qui nous étranglent, de l’hypocrisie ambiante. Le mal-être, tout simplement, la solitude.
   
   L’histoire est celle d’un informaticien trentenaire. Célibataire renfrogné et quelque peu cynique, il habite à Paris, voyage souvent pour former les clients de son entreprise aux logiciels développés. Des collègues l’accompagnent, dont Raphael Tisserand, qui sera son terrain d’observation privilégié et prétexte à sa théorie de "l’extension du domaine de la lutte"… entendez par là le transfert de la théorie de la lutte des classes au domaine sexuel : dans les deux cas, il y a des vainqueurs et des vaincus! «Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours ; d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l’amour avec des dizaines de femmes ; d’autres avec aucune ; c’est ce qu’on appelle ‘la loi du marché’". ….
   
   Bon, j’avoue, il n’y a là pas de quoi fouetter un chat, on n’avait pas besoin des lumières de Houellebecq pour nous en rendre compte! Non, le livre vaut mieux que cela, mais si j’ai plaisanté plus haut en disant qu’il s’agit presque d’une œuvre de jeunesse, j’étais néanmoins sérieuse. L’ensemble est (à mon goût, car je me doute bien que tout le monde ne sera pas forcément d’accord) trop empreint d’adolescence attardée, de concepts un peu fumeux ; mais en même temps on y trouve aussi ce qui sort cet auteur de l’ordinaire : ce réel mal de vivre du poète, ce regard désabusé sur notre société autant que sur ses propres faiblesses, la dérision de notre existence!
   
   «C’est […] un 26 mai que j’avais été conçu, tard dans l’après-midi. Le coït avait pris place dans le salon, sur un tapis pseudo-pakistanais. Au moment où mon père prenait ma mère par derrière elle avait eu l’idée malencontreuse de tendre la main pour lui caresser les testicules, si bien que l’éjaculation s’était produite. Elle avait éprouvé du plaisir, mais pas de véritable orgasme. Peu après, ils avaient mangé du poulet froid. Il y avait de cela trente-deux ans, maintenant ; à l’époque, on trouvait encore de vrais poulets."

   
   Voilà. Tout est dit. Tout est là.
    ↓

critique par Alianna




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Mémoires d'un homme triste
Note :

   Le narrateur à la première personne et dont on ignore le nom, se donne le rôle d'observateur objectif. Le récit est volontairement fait d'une écriture plate, comme sa vie. Il voit, regarde, mais de ce fait, se place lui-même en dehors de la partie. Il n'y joue pas son rôle, il est toujours un peu décalé, en retrait. Il semble à la fois choisir cette position et ne pas réaliser à quel point c'est aussi elle qui fait qu'il n'a pas une vie plus satisfaisante. On dirait qu'il croit que c'est une sorte de jeu de rôle auquel il n'a pas à se prêter en raison du manque de crédibilité du jeu ou de son peu d'espoir d'y briller, mais pas que c'est une réalité sur laquelle il pourrait influer, pour la rendre plus intéressante, justement. C'est ainsi qu'il nous montre la puissance destructrice d'une position de repli et d'observation qui croit qu'elle se protège, et ne voit pas qu'elle se condamne à mort. Ceci dit, la participation n'assure pas la réussite, loin de là.
   
   Le personnage est ultra sensible à la lutte de pouvoir et d'ego au milieu de laquelle la vie l'a projeté et au lieu de tenter d'y nager, traumatisé par la vigueur du combat et la faiblesse de ses armes, il s'est roulé en boule et a renoncé. Ce renoncement est principalement porté par son échec amoureux. Il ne parvient absolument pas à séduire, ni à être séduit et cette faillite sexuelle et sentimentale a fini par faire obstacle à tout le reste. Il n'est plus qu'un être souffrant qui, tous les sens mobilisés par sa souffrance mentale, parvient de moins en moins à mener une existence "normale" par ailleurs. Mais quand il observe la lutte désespérée de son collègue qui lui, se livre entièrement à la quête de réussite (sexuelle en particulier) et que l'échec le détruit tout aussi bien, il y voit la confirmation de son propre pessimisme et préfère encore son renoncement, aussi mortifère soit-il. Mais il constatera que par là non plus, il n'y a pas d'issue. L'échec des relations amoureuses et la misère de la sexualité, fléau social de la plus grande banalité, condamne tout le reste. Titre du livre, la Lutte qui était sociale jusque là, ce serait maintenant étendue au domaine sexuel, telle est la thèse de ce roman. Thèse assez novatrice quand il est sorti en 1994, et encore parfaitement soutenable aujourd'hui:
   "Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place. Dans un système sexuel où l’adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit. En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d'autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d'autres sont réduits à la masturbation et la solitude. Le libéralisme économique, c'est l'extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. De même, le libéralisme sexuel, c'est l'extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. Sur le plan économique, Raphaël Tisserand appartient au camp des vainqueurs ; sur le plan sexuel, à celui des vaincus. Certains gagnent sur les deux tableaux ; d'autres perdent sur les deux."

   
   Avec ce premier roman, Michel Houellebecq avait frappé un grand coup, il sera pourtant refusé par plusieurs éditeurs avant de trouver à être publié.

critique par Sibylline




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