Lecture / Ecriture
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Le mangeur de livres de Stephane Malandrin

Stephane Malandrin
  Le mangeur de livres

Le mangeur de livres - Stephane Malandrin

Codices en charpie
Note :

   Parmi les sorties de début d'année 2019, cette plongée dans l'univers rabelaisien du 15e siècle est une bonne surprise.
   
   Deux gamins crève-la-faim, Faustino et un Juif marrane, Adar, presque frères car nés à la même heure, courent les rues de Lisbonne prêts à tous les mauvais coups et à l'affût de restes de festins. Un curé costaud les tire d'un mauvais pas alors qu'ils ont coupé les moustaches de trois pêcheurs endormis sous le soleil : "... la foule s'ouvrit comme la mer Rouge et notre sauveur rayonna en la personne d'un géant de sept pieds de haut, le père Cristòvão, qui nous prit dans chacune de ses pognes et quitta le marché sans un mot, laissant derrière lui le silence des furieux qui semblaient vouloir dire, la sueur dans le dos, «pauvres gosses, il va les tuer»." C'est le début des ennuis, le père les séquestre avant de les obliger à lire un étrange codex – les raisons seront dévoilées plus loin –, que Faustino finira par tailler en morceaux alors qu'il a frappé à mort leur geôlier. Adar, visage contre le sol, fiévreux et affamé, croit avaler de beaux papillons blancs, ce sont les morceaux du livre déchiqueté par son frère : "Vrai Dieu combien ces vélins en lambeaux étaient bons à manger pour nous qui mourions de faim !".
   
   Le récit prend alors une tournure extraordinaire. Les propriétés du livre enchanté, écrit par un moine nommé Haberlus, métamorphosent Adar en un insatiable dévoreur de livres. Il devient une espèce de géant ruminant qui ingère les livres et en intègre le contenu : "... les mots me coulent littéralement des narines, de la bouche et des yeux. Elle [la pâte des livres] fait à mes pieds une épaisse flaque visqueuse dans laquelle, par extase mystique et excès mental, je vois flotter les phrases, si bien qu'assis le cul dans ma bave j'aspire par là ce qui reste de littérature." Ce Pantagruel aux allures bovines, accompagné de son pilleur de trésors d'églises Faustino, vont mettre Lisbonne en ébullition.
   
   C'est le premier roman du franco-Bruxellois Stéphane Malandrin connu pour des livres pour la jeunesse et ses activités de scénariste avec son frère Guillaume. Vocabulaire fleuri, narration distinguée malgré les gauloiseries et rustauderies moyenâgeuses, énumérations gargantuesques sans lourdeur, une réussite. Malandrin le dit, il a voulu avant tout célébrer l'amour des livres.
   
   Au bout du récit, l'auteur gratifie le lecteur de quelques pages précises qui permettent de télécharger gratuitement la plupart des sources érudites qui l'ont inspiré pour ce récit hors normes. Il y répertorie avec à propos un article (1988) de Michel Hansen sur le «Gargantua» de Rabelais :
   "Dans l'univers humaniste, l'érudition joue exactement le même rôle que la nourriture dans le monde grotesque : elle en est à la fois le thème essentiel et le moteur. La bibliothèque comme nous le savons bien, à la fois parce que nous l'expérimentons et parce que Borges et Eco nous l'ont dit, est tout en même temps un univers cohérent, un objet de convoitises et un imaginaire. Rabelais, un peu à la manière de Borges auquel fait penser l'aspect ludique et provocateur de ce travail, se serait proposé de donner forme à un merveilleux érudit qui relève plus de l'imagination que du savoir. Il s'agit là de la mise en fiction de la soif de savoir qui caractérise les élites de l'époque [...]."

critique par Christw




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