Lecture / Ecriture
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J'apprends de Brigitte Giraud

Brigitte Giraud
  À présent
  J'apprends
  Une année étrangère
  Pas d'inquiétude
  La chambre des parents
  Nous serons des héros
  Un loup pour l’homme

Brigitte Giraud est une écrivaine française née en Algérie en 1960.


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

J'apprends - Brigitte Giraud

Une perle noyée dans l'immensité à lire
Note :

   "J'apprends" possède un charme fort, celui de nous plonger dans l'enfance et de se revoir complètement à cet âge rythmé par les bouts de poème appris par cœur sans en comprendre un traître mot, et récités debout en classe avec une fierté relative à notre vitesse d'élocution...
   
   Bien sûr Nadia a toute son histoire personnelle en filigrane, cette ombre de l'Algérie et de la vraie Maman, ces cheveux noirs et frisés, tout ce qu'elle entend à droite à gauche et ne comprend pas, ces mots, bicots, bougnoule, les évènements d'Algérie, tout ça se mélange un peu dans sa compréhension sommaire mais néanmoins sensitive. Elle emmagasine pour comprendre "plus tard".
   
   Contrairement à sa sœur qui refuse cette vie en bloc et sombre dans la dépression, elle est celle "qui va bien", qui apprend, tout, tout le temps, qui régurgite une attitude "normale" dans un monde cloisonné et contrôlé. Mais elle aimerait tant, elle, que ce monde s'éclaire, qu'elle puisse un jour comprendre au lieu d'apprendre, que celle qui n'est pas sa mère lui ouvre son cœur, elle qui jalouse la moindre de ses attentions envers la petite voisine ou son demi-frère au moment des repas...
   
   Le tout dans une écriture en rafales de phrases et chapitres très courts, qui font progresser l'action en étapes saccadées, qui nous font nous prendre au jeu très facilement.
   
   Cerise sur le gâteau, j'y ai retrouvé un livre pour enfant qui a marqué véritablement ma mémoire, l'excellentissime et kitchissime "L'éventail de Séville" avec sur sa couverture une belle gitane en robe à volants rouge et à pois blancs.
   
   J'ai beaucoup, beaucoup aimé ma rencontre avec Brigitte Giraud.
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critique par Cuné




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Entre conjugaison et lecture... la vie s'apprend
Note :

   Quatrième de couverture:
   
   " Il ne faut pas faire ce que je fais quand mon institutrice inscrit sur le tableau : racontez une soirée d'automne. Il ne faut pas écrire : La nuit qui tombe à cinq heures. Le bruit de la Cocotte-minute, le bruit du mixer, la chaise vide de ma sœur, la louche pour servir la soupe, le lait que mon demi-frère verse dans la soupe pour la refroidir, le silence autour de la table. Il ne faut pas écrire : Celle qui n'est pas ma mère assise en face de moi. Le début de fou rire qui nous envahit, mon demi-frère et moi, et notre détresse qui grandit en même temps que le jour diminue. Il ne faut pas confondre l'énoncé des rédactions avec de vraies questions. Je dois inventer un monde spécialement pour le raconter à mon institutrice. J'apprends qu'on ne peut pas tout dire. "

   
   
   Brigitte Giraud livre ses souvenirs d'enfance, ses souvenirs d'écolière d'avant mai 68: les filles étaient séparées des garçons, elles portaient des pantis en dentelles qui dépassaient de leurs jupes courtes, des chaussettes blanches et hautes et de jolies chaussures à lanières ou des bottes aux pieds. Le corps professoral se déclinait au féminin avec ses grandeurs et ses petitesses, ses tendresses et ses cruautés. Les salles de classe étaient silencieuses et dociles... seuls les bourdonnements de la tondeuse ou de la circulation se faisaient entendre.
   
   C'était le temps des rédactions, des leçons de grammaire et de conjugaison, des dictées, des lignes d'écriture et des ânonnements collectifs. C'était le temps des premières machines à laver, des premiers robots ménagers délivrance des ménagères. C'était le temps des programmes uniques à la télévision, des premiers appartements au confort moderne, des HLM où tout le monde se connaît et discute, potine devant les boîtes aux lettres et où les caves ont une réputation sulfureuse. C'était le temps de l'insouciance de l'enfance et du début des émois amoureux. C'était la fin des années soixante, le début des années soixante-dix, âge d'or des lecteurs actuellement quadragénaires: le moral de la société était au beau fixe, l'emploi ne manquait pas, l'école ne sombrait pas et était auréolée de la gloire de la IIIè République, les fillettes allaient à la gymnastique ou à la danse, les garçons au foot ou à la piscine, les culottes courtes n'étaient pas ridicules et les bonbons avaient le goût du paradis.
   
   Nadia appartient à ce monde, vit son enfance et sa scolarité dans l'intériorité, dans la solitude au sein de sa famille. Nadia, n'est pas née en France et n'est pas la fille de la femme de son père. Elle est née de l'autre côté de la Méditerranée et c'est le temps des "évènements d'Algérie" puis celui de la Guerre d'Algérie. Nadia est brune, Nadia est différente, Nadia entend des choses déplaisantes dans le brouhaha des conversations d'adultes: Patricia a subi d'étranges choses dans les caves, il y a des gens qui ont reçu des coups de matraques dans les rues.
   
   Au fil des leçons de français, de mathématiques, de géographie, d'histoire, Nadia comprend l'hypocrisie du monde des adultes, comprend sa cruauté perverse et apprend qu'elle ne peut pas tout dire mais surtout qu'elle peut dire non, sans cri et sans haine, aux adultes, à la maîtresse qui aime humilier et exercer son pouvoir sur son souffre-douleur... Nadia apprend la honte de ne pas avoir la force de se lever et de dire stop à ces exactions et s'exerce à la résistance et la rébellion silencieuse.
   
   Nadia a une soeur qui navigue entre la maison et une institution, Nadia a un petit frère turbulent et adorable mais Nadia n'a pas sa mère, elle n'a que "celle qui n'est pas ma mère". L'absente est une présence de chaque instant et un mystère douloureux.
   
   Entre deux extraits de poèmes, récitations, bouts de leçons qui renvoient le lecteur sur les bancs de sa classe, Brigitte Giraud peint l'enfance qui se construit entre l'école et la famille et mûrit au fil des grappillages de l'Histoire et des adultes, une enfance un brin nostalgique mais avec une plume trempée dans l'encre de la réalité difficile d'une époque aux conflits larvés. Les chagrins d'école sont nombreux et douloureux malgré la douceur des conjugaisons, des règles de grammaire ou des poèmes.
   
   Un roman qui décline tout ce qu'une enfant peut apprendre sur le fonctionnement du monde mais surtout un roman qui exprime la frustration d'une enfant qui ne connaît pas ses origines.

critique par Chatperlipopette




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