Lecture / Ecriture
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Ces morts heureux et héroïques de Luke Mogelson

Luke Mogelson
  Ces morts heureux et héroïques

Ces morts heureux et héroïques - Luke Mogelson

Après la guerre…
Note :

   Première œuvre de ce jeune auteur américain. Militaire, il a été basé en Afghanistan, puis comme reporter pour le New-York Times, il a couvert le conflit syrien. Que certaines morts soient héroïques, cela me semble évident, par contre qu’il y ait des morts heureux, c’est une question sans réponse !
   
    Recueil de dix nouvelles :
    Cap au lac ; Du bar ; Nouvelle directive ; En temps de paix ; Un pays magnifique ; Visites ; Gamins ; Proche est le port ; Un cri humain et Éclipse solaire totale.
   
   "Du bar". Un homme, Jim, pas le bienvenu chez son épouse, part et vole le chien de la famille ! Son fils vient le voir, ils vont ensemble au restaurant…
   
   "Nouvelle directive". L’Afghanistan sert de décor, la guerre de prétexte, et les dommages qui en résultent. Collatéraux ou pas !
   
   "Un pays magnifique". Tous les pays peuvent être magnifiques en temps de paix. Mais quand la guerre les ravage, c’est une autre histoire. Un transport de fond peut y être attaqué, comme au bon vieux temps des diligences.
   
   "Visites". Une femme, Jeanne, fait des kilomètres en voiture pour voir son fils en prison. Elle apprend les us et coutumes du monde carcéral, et se lie d’amitié avec d’autres mères ou épouses.
   
   "Proche est le port" est comme son nom l’indique la seule aventure marine. Qui bien entendu se terminera plutôt mal !
   
   "Éclipse solaire totale" qui termine cet ouvrage se passe en Afghanistan, on y fait la connaissance d’un Français… pas reluisant le personnage ! On rencontre aussi la naïve Sue Kwan, qui malheureusement y laissera la vie.
   
    Essentiellement des personnages liés de près ou de loin au monde militaire. Un homme tente de joindre une femme au téléphone, mais cela se termine au poste de police après un accident de la route. Et de curieuses rencontres. Un homme pour qui le temps de paix n’est pas celui de la paix des ménages. Feldman n’a rien d’un militaire, ancien professeur, une déception amoureuse, le départ de son épouse, il pourrait être sous-officier, mais il est simple soldat, ce qui ne va pas sans inconvénients pour lui. Des braconniers chassant l’ours, pendant que des fermiers élèvent des porcs.
   
    J’ai un avis mitigé sur ce livre, les fins n’étant pas, à mon goût, toujours à la hauteur des histoires qui elles, sont très souvent déroutantes.
   
    Extraits :
   - Au final, Bill était comme Lilly, comme tout le monde. Les gens qui ne respectaient pas le pacte des rapports humains.
   
   - Mon père nous attendait sous le porche. Aujourd'hui j'ai du mal à me rappeler qu'alors c'était un jeune homme. Il avait à peine trente ans.
   
   - Avant nous, c'était une unité polonaise qui tenait la région. Quand on avait atteint l'avant-poste, on les avait trouvés en état de siège.
   
   - C'est ça que vos hélicoptères ont apporté ? Demanda-t-il. Du chocolat et des chaussettes ?
   
   - Mais au fur et à mesure que passaient les mois, je remettais sans cesse à plus tard les retrouvailles avec ma femme. J'étais bien comme ça.
   
   - À plus d'une occasion, Healy a entendu des hommes et des femmes blancs qualifier ce pays de magnifique. Regardant le paysage il pense à la façon dont lui-même réagirait si on lui demandait de le décrire.
   
   - Je me sentais trahi. Ne comprenait-il pas que, gros comme il était, Kahananui aurait déclenché cette putain de bombe même s'il avait été nu comme un ver et affamé ?
   
   - Je connaissais ce Français. Il travaillait dans les pierres précieuses ou les pièces d'hélicoptère ou quelque chose dans le genre, et c'était un alcoolique imprévisible et dangereux. Conséquemment, bien que le Français fut en train de polluer la salade de tomates avec ses ongles sales de Français et même ses phalanges poilues de Français, j'avais fait comme si de rien n'était.
   

    Titre original : These heroic, happy dead. (2016).
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critique par Eireann Yvon




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Conflit en Afghanistan
Note :

   Luke Mogelson est né en 1982 à Saint-Louis, Missouri. D’abord infirmier dans le régiment de la 69e infanterie, garde nationale de l’armée de New York, entre 2007 et 2010, il est ensuite journaliste de 2011 à 2014 : il était basé en Afghanistan pour le New York Times Magazine et il a aussi couvert la guerre en Syrie et l’épidémie Ebola en Afrique de l’est pour le New Yorker. Aujourd’hui il vit à Paris et Ces morts heureux et héroïques, qui semble être son premier ouvrage, vient tout juste de paraître. Il s’agit d’un recueil de dix nouvelles.
   
   Tous ces textes ont un point commun, ils tournent tous autour du conflit en Afghanistan. Seule une minorité se déroule là-bas en fait, les autres rendent compte d’une réalité moins visible, une sorte de dégât collatéral, ces soldats américains revenus au pays marqués psychologiquement et qui tentent de se refaire une vie. Leur souffrance se transmettant à leurs proches ou à leur entourage. La guerre détruit ceux qui combattent tout autant que ceux qui n’y prennent pas part.
   
   Dans Cap au lac, un soldat démobilisé cherche à reconquérir sa femme retournée vivre chez ses parents ; une autre nouvelle, Du bar, montre un homme qui préfère se réengager dans l’armée plutôt que vivre une vie civile trop merdique. Ou cette autre, En temps de paix, un infirmier revenu des combats vit dans l’arsenal plutôt que retourner chez sa femme… Mon texte préféré peut-être, Visites, voit une mère faire des visites au parloir de la prison où son fils est incarcéré, elle y découvre un monde qu’elle ne connait pas, mais pire encore, un enfant dont elle ne sait rien de sa personnalité depuis qu’il est parti à la guerre. Très émouvant.
   
   L’écrivain s’intéresse à l’angle psychologique de ses personnages, leurs relations avec les autres, militaires sur le terrain ou civils après le retour aux Etats-Unis. La guerre étant ce qu’elle est, on ne peut échapper à quelques scènes très dures – bien que ce ne soit pas trop fréquent.
   
   Un bouquin pas facile à chroniquer car s’il a des qualités, je n’en ressors pas pour autant conquis. Son atout principal c’est l’écriture très personnelle de Mogelson faite de raccourcis et d’ellipses qui obligent le lecteur à boucher les trous donc à rester concentré sur chaque ligne lue. J’avoue avoir perdu le fil parfois, obligé de revenir en arrière pour recoller les morceaux. Luke Mogelson maîtrise son style mais il lui faut des lecteurs à la hauteur de son ambition.
   
    "Dans le verger, je vis quelques uns des Américains regroupés autour d’un arbre. Quand j’avançai vers eux, j’entendis des rires. L’homme était assis parmi les feuilles, adossé contre un tronc. Un éclat de shrapnel l’avait touché au front. Le sommet de son crâne avait été emporté. Il ne restait plus qu’une surface plane, comme ces planches anatomiques montrant un cerveau en coupe. Les soldats riaient parce que quelqu’un avait placé une cigarette allumée dans sa bouche, renforçant l’impression que, malgré son cerveau exposé, l’homme n’était qu’un homme." [Nouvelle directive]

critique par Le Bouquineur




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