Lecture / Ecriture
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Isidore et les autres de Camille Bordas

Camille Bordas
  Les treize desserts
  Isidore et les autres

Camille Bordas est une écrivaine française née en 1987 à Lyon.

Isidore et les autres - Camille Bordas

Intelligence normale
Note :

   Isidore est un garçon de onze ans, il a deux frères et trois sœurs, il est le dernier de la fratrie. On le trouve gentil et doué pour lire les sentiments des gens. Il passe son temps à brosser la tache du canapé de sorte qu'on la voit le moins possible, une activité qu'il pratique depuis la nuit des temps. Tous ses frères et sœurs ont sauté des classes et les trois aînés préparent des thèses, lui le seul truc pour lequel il est doué c'est l'apnée, il peut retenir sa respiration très longtemps.
   " J'étais le dernier des six et je ne voulais pas qu'on m'attribue les bizarreries des autres. Je voulais être unique. Moi-même. Différent. En même temps je n'avais pas trop le choix (j'étais moins beau et moins intelligent que les autres). Mais je n'avais pas non plus d'idée précise de ce que je devais être. "
   

   À chacun de ses anniversaires, il met à jour son testament. Il est chargé de rédiger la biographie de sa sœur Simone qui a en tête de changer le monde, les autres veulent tous être ermites et réfléchir. Son occupation favorite c'est de tenter de faire des fugues, sans succès, puisque personne ne s'aperçoit de son absence.
   " J'aimais ma famille, je crois. Je n'en connaissais pas d'autre, c'est vrai et du coup, je ne pouvais pas trop comparer, mais il me semblait que c'étaient des gens bien, corrects. Même s'ils étaient souvent perdus dans leurs pensées. Chacun dans sa bulle. "
   

   Tout le monde appelle son papa le père, il le voit très peu, il est toujours en déplacement. Isidore est persuadé que c'est un agent secret. Sa mère consacre sa vie à les rendre heureux et sociables.
   
   J'ai beaucoup aimé ce récit où l'auteur nous raconte avec beaucoup de finesse et de sensibilité l'histoire d'un jeune garçon normal perdu au milieu d'une famille de surdoués. Il se pose toutes les questions que se pose un adolescent de son âge, mais cela semble si décalé dans cette famille hors norme et cela crée des situations très drôles. Isidore va être confronté au deuil, à la sexualité, à la solitude, à chaque fois il va réagir à sa façon pleine de candeur comme un petit prince perdu sur une planète qui n'est pas la sienne, toujours à l'écoute des autres, prêt à les réconforter.
   
   Il s'interroge sur la mort, sur l'intelligence,
   " T'as pas remarqué que Bérénice, Aurore et Léonard se sont tous inscrits en thèse parce qu'ils pensaient qu'ils allaient trouver des réponses à toutes leurs questions, mais qu'au lieu de ça, il leur faut de plus en plus temps pour répondre à des questions de plus en plus simples ? Ils divisent toutes les questions en une infinité de sous-questions maintenant, et les sous-questions sont tellement compliquées qu'ils finissent par revenir à la question originale. Ils sont devenus cinglés. "
   

   Au détour des pages, le lecteur va croiser un boucher spécialiste des blagues salaces, la doyenne de l'humanité, " je suis tellement plus diminuée aujourd'hui que ne serait-ce que l'an dernier... cette dégradation physique... c'est comme une bande annonce pour la fin de vie, vous voyez ? Et le film a pas l'air terrible ! ", et surtout la fragile Denise qui souffre d'anorexie et de dépression sévère.
   
   L'écriture de Camille Bordas est délicate, pleine d'humour, chargée d'émotions. Laissez-vous tenter, partez à la rencontre d'Isidore, vous ne le regretterez pas.
    ↓

critique par Y. Montmartin




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Décès du père
Note :

   Pas facile de trouver sa place quand on est le benjamin adolescent et sensible côtoyant cinq frères et sœurs tous surdoués. L’un se consacre entièrement à la pratique musicale et à la composition, accumulant les récompenses. Trois autres à des thèses sur des sujets abscons, tandis que la cadette avec laquelle Dory (le surnom du petit dernier) partage la chambre s’apprête à passer son BAC à treize ans. Un équilibre fragile avait été cependant trouvé du moins jusqu’au décès brutal du père d’une crise cardiaque.
   
   Avec beaucoup de tendresse et un sens du détail et de la précision qui en réfère indéniablement au propre vécu de l’auteur, Camille Bordas nous plonge dans le corps et l’esprit d’Isidore. Voilà un gamin bouleversé par la disparition de la figure paternelle et qui tente de comprendre comment son petit monde va survivre à cette catastrophe. Un enfant intelligent lui aussi et prompt à déceler les minuscules fissures qui lézardent les vies jusqu’ici bien rangées des membres d’une famille pas comme les autres. Car chacun, de manière silencieuse et pudique, tente de survivre. La sœur aînée en se plongeant dans un doctorat à Chicago (ville ô combien signifiante puisque c’est là-bas que vit et travaille Camille Bordas). Une autre en enchaînant une deuxième thèse comme un prétexte à fuir la nécessité de trouver sa place dans la société. Un des frères pour sa part observera avec la minutie d’un anthropologue la façon dont la cellule familiale se transforme après le décès du père. La mère comble l’absence de l’époux en écoutant Isidore lui lire des livres le soir dans sa chambre avant de s’endormir, créant une troublante intimité aux relents vaguement intrigants.
   
   Isidore quant à lui avance cahin-caha sur le chemin formant le passage de l’adolescence à l’âge adulte, souvent guidé par son propre instinct et sa propre logique. Cela passera par la découverte de l’amour sans amour, par la tentative maladroite et drôle de trouver à sa mère un nouveau compagnon via un site de rencontre sur internet. Mais, surtout, en devenant le confident et l’observateur qui mûrit à grande vitesse, de tous les membres de sa propre famille en pleine perdition.
   
   Camille Bordas signe ici un roman profondément touchant, juste et qui réussit le tour de force de nous faire rire aux éclats de situations pourtant particulièrement dramatiques.

critique par Cetalir




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