Lecture / Ecriture
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Comment peut-on être français ? de Chahdortt Djavann

Chahdortt Djavann
  Comment peut-on être français ?
  La Muette
  Big Daddy
  Je ne suis pas celle que je suis

Née en Iran en 1967, Chahdortt Djavann est romancière et essayiste.

Comment peut-on être français ? - Chahdortt Djavann

Le mérite console de tout
Note :

   Roxane Khân débarque à Paris à 25 ans, dans les années 90. Elle a tellement rêvé de cette ville, qu’elle passe les premiers temps à déambuler, à la flairer dans tous les sens, comme ivre de la liberté offerte aux femmes par rapport à son pays d’origine.
   Car Roxane est iranienne. Née en 1975 dans les montagnes d’Azerbaïdjan, elle a passé une enfance perturbante dans le non-dit.
   « Dans ma famille, on ne faisait pas de différence entre les chats, les chiens, les poules, les chevaux, les moutons, et les enfants. »
   Elle ne sait pas combien de frères et sœurs elle a exactement, qui est sa mère, pourquoi elle devrait se plier aux lois des Mollah qui rendent la vie impossible.
   A 5 ans, on la dit anormale. Elle ne comprend pas et en devient bègue et muette, en alternance.
   
   Se construire une nouvelle vie passe obligatoirement par l’apprentissage rapide du français, c’est difficile, compliqué, incroyablement fatiguant.
   Surtout quand on doit en plus trouver du boulot pour subvenir à ses besoins, et qu’on se sent terriblement seule, et coupable.
   Elle est écrasée de culpabilité, de ne pas y arriver mieux, de surtout ne pas réussir à se défaire du passé.
   « Je pensais que je serais délivrée de l’éducation dogmatique. Hélas ! Je n’étais libérée que de la menace des dogmes, sans pouvoir réparer les dommages qu’ils avaient causés en moi au long des années. »
   
   Elle découvre les Lettres persanes, de Montesquieu. Roxane, c’est elle, trois siècles plus tard. Elle décide de lui écrire : « Il faut être à la hauteur du hasard ».
   
   En dix-huit lettres, sur plus d’un an, elle se raconte, explique son pays, la politique, les mentalités kafkaïennes…
   La plume de Chahdortt Djavann évite tout pathos. Le récit coule, l’horreur est peu à peu exposée avec distance, sans jugement ni tentative d’apitoiement.
   
   La construction suit l’apprentissage du français, les débuts sont minimalistes, phrase, verbe, complément, et le style s’enrichit jusqu’à s’imprégner de l’intellectualisme des auteurs qu’elle lit.
   C’est subtil, et remarquable.
   
   L’état d’esprit de Roxane suit la même progression, d’abord pleine de fraîcheur et d’enthousiasme, elle se laisse gagner peu à peu par la vraie désespérance, la solitude extrême. Etrangère à elle-même d’abord, elle se divise et se regarde : elle n’aime pas ce qu’elle voit.
   
   Elle n’a jamais tranché depuis sa tendre enfance entre le réel et l’imaginaire, et ses lettres à Montesquieu débordent d’amour. Qu’en faire ?
   
   Truffées de références littéraires et politiques, ses lettres nous permettent de beaucoup nous attacher à elle.
   La révélation finale est inattendue, et donne un vrai choc de lecture.
   Ce roman appelle une suite, on l’espère ardemment, en tout cas.
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critique par Cuné




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Cher Montesquieu, je t'écris...
Note :

   Après "La Muette" de Chahdorrt Djavann, écrivaine iranienne, réfugiée en France depuis 1993, voici "Comment peut-on être français?" Ce roman en partie autobiographique raconte l'histoire d'une jeune iranienne, Roxane, arrivant à Paris pour fuir son passé et le fanatisme religieux de son pays.
   
   Le roman débute comme un conte et finit en tragédie dans un glissement progressif vers la tristesse et la noirceur.
   
   C'est d'abord l'arrivée de la jeune femme et sa découverte de Paris. Elle se sent heureuse devant tant de beauté, exaltée de se sentir si libre, de pouvoir aller tête nue dans les rues de Paris sans être sous la surveillance de la police des mœurs ou sans craindre le harcèlement et la lubricité habituels des hommes de son pays. Paris, c'est d'abord pour elle, ces grands hommes qui se nomment Hugo, Molière, Voltaire, Balzac... Paris, ses monuments historiques, ses promenades au bord du fleuve,"l'or de toitures et des statues, les reflets de la ville dans la Seine", Paris et l'abondance de ses cafés, des bistros, des restaurants, Paris et ses supermarchés regorgeant de marchandises qui consacrent définitivement la différence entre le tiers monde et les autres pays .
   "Pour Roxane qui avait rêvé des années de cette contrée magique, qui pour y arriver avait attendu des années et traversé des frontières à pied, ça n'allait pas de soi qu'il y eût des gens qui vivaient depuis toujours à Paris, des gens qui étaient nés à Paris. Une évidence si évidente était l'étrangeté la plus étrange qui fût pour Roxane.
   Comment peut-on naître à Paris?"

   Puis la jeune femme se trouve aux prises aux difficultés rencontrées par les immigrés. Une vie étriquée dans une chambre de bonne de 10m2, des petits boulots qu'elle doit multiplier pour gagner seulement de quoi survivre. Elle découvre un art de vivre léger et agréable qui lui est refusé par manque de moyen financier et aussi parce qu'elle est marquée par une éducation qui lui refuse le droit d'être heureuse :
   "Qu'y a-t-il de mal, après tout, à vouloir jouir de l'existence? La misère, que je sache, n'est pas une vertu, mais un malheur. Les tartufes qui font de la misère vertu pensent surtout à la vertu des autres et savent quant à eux se protéger de la misère."

   
   Roxane s'attaque à l'apprentissage de la langue française qu'elle aime mais qui lui échappe car elle voudrait la vivre par l'intérieur comme si elle était française, pour oublier son passé iranien. Ses difficultés, ses doutes, l'angoissent et la rongent inexorablement. On ne peut se renier soi-même sous peine de se perdre. Des allers-retours par le souvenir entre la France et l'Iran, entre présent et passé révèlent peu à peu le vécu la jeune femme. Ainsi au style allègre, humoristique du début a succédé un ton grave désespéré : "je courais en avant pour fuir mon passé, mais il courait plus vite que moi, il m'a rattrapée."
   Et pourtant, elle aime la France et surtout Paris "Mon cœur est à Paris. C'est à Paris que je veux vivre." Mais ce qui lui pèse le plus dans notre pays, ce n'est pas le manque d'argent mais la solitude :
   "Pour pleins de bonnes intentions qu'ils soient, beaucoup de Français manquent d'attention et vous pouvez dépérir à côté d'eux, vous consumer à petit feu et glisser insensiblement à la dernière extrémité sans qu'ils s'en aperçoivent, vous gratifiant imperturbablement le matin d'un "ça va?" sans curiosité et le soir d'un "salut!" sans attente, trop préoccupés d'eux-mêmes ou trop accablés de soucis."

   
   Au cours de ses études, elle rencontre Montesquieu et les Lettres Persanes. Ce texte est une révélation et elle décide d'écrire à l'auteur comme au seul ami qu'elle ait en France. Le prétexte des lettres est une dénonciation du totalitarisme religieux et de la violence qui est faite aux femmes en Iran. Le "comment peut-on être persan?" de l'un renvoie donc au "comment peut-on être français?" de l'autre. Comme Charles de Montesquieu critiquaient les persans pour mieux juger de la société française de l'époque, Roxane critique les français pour mieux s'attaquer au manque de liberté de la société iranienne. Ainsi les jeunes filles ou jeunes gens peuvent être arrêtés et emprisonnés pour indécence.
   "Les attitudes coupables sont en règle générale : une mèche de cheveux de la jeune femme qui dépasse, le maquillage de la jeune femme, le rire de la jeune femme en plein milieu d'une rue, car en pays d'islam la voix de la femme doit se faire discrète, l'échange d'un regard amoureux entre les jeunes mariés surpris par l’œil attentif d'un passdaran, ou encore le fait que les jeunes mariés aient eu la vulgaire idée occidentale de se donner la main."
   "Bien que tout soit interdit dans ce pays, tout y est possible. La bourgeoisie petite ou grande, les riches nouveaux ou anciens boivent de l'alcool, baisent sans être mariés (mais sans jamais l'avouer), regardent les dvd et les chaînes câblées, font des fêtes ou hommes et femmes dansent ensemble. Dans les quartiers pauvres, cent fois plus nombreux et cent fois plus peuplés, la prostitution, l'héroïne, les trafics de tout genre, les viols de tout genre et surtout le viol des fillettes font des ravages."

   
   Toutes les lettres de Roxane ne sont pas rédigées de la même manière même si elle s'identifie constamment à la Roxane des "Lettres persanes". Elle a parfois le ton naïf d'une petite fille, s'excusant de ses fautes d'orthographe. Il ne faut pas oublier que la plume est supposée tenue par une étudiante modeste s'adressant à un grand philosophe. Mais elles prennent bien vite un ton très juste lorsqu'elle parle de notre société de consommation, de l'égoïsme et de l'individualisme du monde occidental. Et elles empruntent le style du pamphlet, révoltée et âpre, quand elle parle du régime des mollahs, et de la condition de la femme en Iran, des malheurs du peuple iranien.
   
   Je pense qu'aucun lecteur ne peut rester indifférent aux propos de l'écrivain.

critique par Claudialucia




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