Lecture / Ecriture
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Washington Square de Henry James

Henry James
  La Bête dans la jungle
  Le tour d’écrou
  Du roman considéré comme un des beaux-arts
  Le Banc de la désolation
  Washington Square
  Les Dépouilles de Poynton
  Le menteur
  Une Vie à Londres
  Les Bostoniennes
  L'élève
  Les Secrets de Jeffrey Aspern
  La Coupe d'or
  Les Européens
  Les Ambassadeurs
  Portrait de femme
  Daisy Miller
  Voyage en France
  Le Fantôme locataire
  L’autre maison
  Roderick Hudson

Ecrivain né à New York en 1843 dans une famille aisée.
Il a beaucoup voyagé et séjourné en Europe, spécialement en Grande Bretagne. Il demanda la nationalité britannique un an avant sa mort en 1916.
Il se lança très jeune dans une carrière littéraire (critiques, nouvelles, puis romans, récits de voyages et, bien plus tard, théâtre mais avec beaucoup moins de succès).
Il fut un écrivain très prolifique.

* Vous trouverez sur ce site la fiche de "Le Maître" de Colm Toibin, qui est une biographie romancée de Henry James, ainsi que celle de "L'auteur! L'auteur" de David Lodge.

Washington Square - Henry James

Cruelle éducation sentimentale
Note :

   Nous sommes au milieu du XIXè siècle, à New York, dans une famille de l'excellente bourgeoisie. Le père, Mr Sloper, est un médecin réputé, veuf très tôt, élevant son unique fille, Catherine, à l'aide de sa soeur aînée, Mme Penniman, également veuve.
   
   La famille vit dans une coquette maison dans un très beau quartier newyorkais: Washington Square. Mr Sloper a une autre soeur, Mme Almond aussi vive et intelligente que Mme Penniman est sotte et naïve. Tout pourrait être au mieux dans le meilleur des mondes mais Catherine, qui n'a hérité d'aucun des attraits, tant physiques qu'intellectuels (aux dires de son père), de sa mère n'est guère entourée de prétendants malgré ses vingt ans. C'est une jeune fille timide, réservée, manquant de confiance en elle et vouant un amour et une admiration sans borne à son père. Ce dernier est loin d'être admiratif voire affectueux avec elle: une seule femme était digne de son intérêt, son épouse, et elle n'est plus, morte peu de temps après la naissance de Catherine. Ah, un élément important du récit: avant la naissance de Catherine, le docteur eut un fils, mort à trois ans, autant dire que la venue d'une fille fut loin d'être une joie « Deux ans plus tard, Mrs Sloper avait donné le jour à un autre enfant – enfant d'un sexe qui faisait de la pauvre créature une piètre compensation pour la perte du premier-né tant regretté et dont le père s'était juré de faire un homme accompli. La petite fille qui naquit fut donc une déception; mais le pire était encore à venir. » (p 14)
   Ainsi est donc planté le décor, l'atmosphère sombre du récit est présente dès le début: on suppose que les joies seront bien rares pour cette petite fille puis jeune fille et enfin jeune femme.
   
   Bien entendu arrive ce qui doit arriver: l'apparition d'un prétendant, Morris Townsend! A partir de cet instant, la saveur, déjà agréable du roman, devient délicieuse: l'art de la narration, l'écriture de James transporte le lecteur dans un univers savoureusement dix-neuvième siècle, digne d'une Jane Austen ou d'un Honoré de Balzac, où les coureurs de dot utilisent mille et un artifices, où les pères ne veulent que le bonheur de leurs filles, où les tantes sont tout sauf de bonnes conseillères, où les silences sont plus évocateurs que les pires scènes, où la bonne société est décortiquée avec une ironie teintée de fiel.
   
   Henry James, grand admirateur de l'Angleterre (il obtiendra la nationalité britannique l'année de sa mort en 1916), décrit une société bourgeoise américaine aux accents très victoriens: l'ouest des pionniers est bien loin, New York ressemble comme deux gouttes d'eau à Londres, avec ses préjugés (malgré l'ouverture d'esprit typiquement américain: le docteur laisse libre sa fille de son choix), ses coteries, ses salons.
   
   Le roman est la bataille enragée que se mènent Sloper, Morris Townsend et Catherine. Sloper comprend tout de suite que Townsend est un vulgaire coureur de dot, égoïste et cruel et souhaite déciller l'aveuglement amoureux de sa fille. Seulement, comment combattre celui qui a su tout de suite parler avec tendresse, même si ce n'est que par calcul, et romantisme à Catherine qui n'a vécu qu'indifférence, déception et mépris paternels? Comment vaincre celui qui sait regarder autrement une jeune fille banale et terne? Comment agir pour que Catherine ne sombre pas dans les rets de Townsend? En menaçant de ne rien léguer, hors l'héritage maternel, à sa fille si elle épouse Townsend sans son consentement! Mais Catherine est bornée et butée: elle tient tête et ne voit rien du jeu mercantile de son prétendant. En effet, Townsend est fauché comme les blés, et ne recherche que la fortune de Catherine: s'il ne l'obtenait pas, comment se comporterait-il avec elle? Durement, égoïstement, méchamment comme tous les jouisseurs déçus: tel est l'avertissement de Sloper.
   
   Quant au personnage de la tante, Mrs Penniman, c'est une catastrophe ambulante: non seulement elle est un peu bête (beaucoup plus que Catherine qui elle n'a pu s'épanouir dans l'amour maternel ni paternel et qui n'a jamais senti un regard attendri et fier venant de son père) mais en plus son esprit romanesque emmêle tout et tout le monde. Un portrait ironique superbement réussi par Henry James: on y retrouve un peu des soeurs cadettes, inconséquentes, d'Elisabeth dans « Orgueil et préjugés » d'Austen.
   
   L'art de James est de maintenir le lecteur en spectateur tout en lui donnant la possibilité de s'identifier à certains personnages. En effet, on ne peut trouver antipathique Catherine qui n'a reçu que froideur, inintérêt et le minimum requis d'éducation féminine de la part de son père: elle ne pourra jamais être à la hauteur de sa mère, dont elle porte le prénom histoire d'alléger le poids des ancêtres (!), car elle ne doit pas avoir un tel défi à relever ce que ne peut, ne veut, pas comprendre le docteur Sloper! Un tel fardeau est insupportable pour les épaules d'une fillette puis d'une jeune fille vivant dans l'ombre encombrante du souvenir maternel, orchestré inconsciemment par le père. On comprend qu'elle se laisse berner par les compliments et les serments du premier venu, portant beau la redingote et la canne.
   
   Jusqu'à la fin du roman, James tient en haleine son lecteur et le fait passer par tous les sentiments: agacement, rire, peine, haine, envie de secouer Catherine pour lui ouvrir les yeux, envie de claquer le docteur qui ne sait pas aimer sa fille, envie de gifler le bellâtre de Townsend qui ment comme il respire, envie de rabattre le caquet agaçant de la tante et de lui dire d'arrêter ses manigances puériles et néfastes, envie de voir l'histoire de Catherine bien se terminer, de la voir heureuse et épanouie... comme lorsqu'on lit « Eugénie Grandet ».
   
   Un délicieux roman ironique, écrit avec une finesse exquise, à lire sans modération: du grand art littéraire!
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critique par Chatperlipopette




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Remarquable
Note :

   Ce roman est paru pourla 1ere fois en1881. Henry James est âgé de 38 ans. Peu après il fera paraître " Portrait Of A Lady ", que certain disent son chef d’oeuvre.
   
   A 22 ans, Catherine Sloper rencontre Morris Townsend dans une soirée. Elle a l’impression de lui plaire. Catherine n’a jamais été courtisée encore. Elle est très timide, effacée, sans charme apparent, et de l’avis de son père s’habille comme "un chien savant" autant dire qu’elle ne sait pas se mettre en valeur… Morris est le plus beau jeune homme qu’elle ait jamais vu. Elle ose presque croire au conte de fée…
   
   Elle a toujours vécu dans l’ombre de son père, qu’elle admire et craint. Le docteur Sloper médecin apprécié vit dans une spacieuse maison près de Washington Square. Ce parc n’a rien de séduisant, au milieu du 19eme siècle, mais il est plein d’arbustes et d’ombres bienveillantes. Catherine a été élevée par sa tante Mrs Penniman : une dame romanesque et chimérique, tout le contraire de Catherine.
   
   Aussitôt que le prétendant a fait son apparition, Mrs Penniman s’empare de l’affaire, invite le jeune homme, rêve pour Catherine de mariage secret, de rendez-vous dans le fameux square, dont elle serait l’instigatrice. Mais tout aussi bien rêve-t-elle du contraire, car les séparations ne manquent pas de charme non plus… Pour le docteur qui a tout de suite appréhendé Morris comme un coureur de dot, ce mariage ne doit pas se faire : en effet, Catherine possède une rente confortable de feue sa mère, et devrait hériter de bien plus de la part du docteur. Morris n’a pas un sou, est aventurier, beau parleur, bien de sa personne vit chez sa sœur, et ne se presse pas de trouver une situation.
   
   Amoureuse, presque autant que sa tante, et d’une façon fort différente, Catherine va trouver là l’occasion d’affirmer, lentement mais sûrement, sa personnalité face à ces deux adultes contre qui elle apprend à se battre, son père et sa tante, et de même face à son prétendant: et ce ne sont pas des cadeaux!
   
   On a parfois comparé "Washinton Square" à Eugénie Grandet : c’est bien la même histoire, mais le roman de James est plus subtil à mes yeux. Les quatre personnages principaux sont bien plus intrigants, et l’ambiguïté quant à leurs vraies motivations s’amplifie au fil du texte, et ne se résout jamais de sorte que le lecteur reste libre d’interpréter les faits. Tour à tour dramatique et drôle, jamais dépourvu de fine ironie, et même de passages ouvertement comiques.
   
   Bien que Catherine soit l'héroïne du roman, et le conflit avec son père le sujet dominant, je ne suis pas loin de penser que Mrs Penniman dans toute sa perversité et ses contradictions est le personnage le plus réussi.
   
   Ce roman est tout simplement remarquable.
    ↓

critique par Jehanne




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This old-fashioned simplicity
Note :

   Washington Square (1880) est de ces romans classiques au style délicat qui caractérise le jeune mais aguerri Henry James (37 ans), avant les œuvres abyssales telles que Les Ailes de la colombe, La Coupe d'or et Les Ambassadeurs, à la phrase plus complexe qui lui valut la réputation de Proust américain. Nous découvrons ici une prose claire et acérée, où fleurissent l'intelligence et la pénétration psychologique.
   
    Le sujet est épuré, un quatuor central, action réduite au minimum. Le riche et considéré docteur Sloper, veuf, vit avec sa fille unique Catherine, terne physiquement et d'esprit, mais bonne de cœur, et avec une sœur Mrs Penniman, stupide et avide de romanesque, en dépit de ses devoirs éducatifs envers Catherine. Morris Townsend, jeune homme séduisant sans situation, fait une cour assidue à la fille du médecin qui s'éprend. Le docteur réalise rapidement que Morris est un coureur de dot et manifeste un refus rigide, sinon à tout rapprochement, certainement à léguer son argent au couple.
   
    La préface de Claude Bonnafont – que j'ai eu l'intuition de ne lire qu'après le roman – figurerait adéquatement en fin de volume, car elle dévoile l'aboutissement de l'histoire, désamorçant son moteur essentiel. En effet la forme seule – hormis la belle phrase – est d'un conventionnel auquel les romans actuels confinent rarement : monotone narrateur omniscient, progression rigoureusement séquentielle, aucune ellipse tenue de piquer la perspicacité du lecteur. Bref du pain béni pour le cinéma : scénario et dialogues clés sur porte. Et me reviennent ces réflexions de Sophnie Divry sur le devenir du roman qui, heureusement, n'en est pas resté au conformisme de "Washington Square": "C'est très efficace de raconter une histoire, mais ça ira toujours plus vite ailleurs", écrit-elle en pointant le cinéma et les séries télévisées, "machines narratives si puissantes qu'il est à mon avis vain de chercher à les concurrencer".
   
   C'est la principale observation que je tenais à manifester à propos de ce récit plaisant de Henry James, à distance de l'extraordinaire nouvelle Le tour d'écrou où James explore de façon moins convenue les terribles abîmes de l'esprit.

critique par Christw




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