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Sur le blabla et le chichi des philosophes de Frédéric Schiffter

Frédéric Schiffter
  Métaphysique du frimeur
  Sur le blabla et le chichi des philosophes

Frédéric Schiffter est un philosophe et écrivain français né en 1956.

Sur le blabla et le chichi des philosophes - Frédéric Schiffter

La réalité contre les utopies
Note :

   Sachant que Frédéric Schiffter n'apprécie guère les ouvrages qui proposent des systèmes philosophiques d'accès difficile (Kant, Aristote, Hegel,...), on peut penser que les blabla et chichi de cet essai concernent les penseurs "longs, répétitifs et souvent filandreux" dont "personne, même le spécialiste le plus averti, ne peut prétendre en toute sincérité connaître la vision du monde". Le propos de ce petit livre est ailleurs.
   
   Le blabla ne renvoie à aucune réalité, il endort la méfiance et l'esprit critique afin de restaurer un prétendu idéal ontologique perdu, à savoir l'"être", "soit sous la forme d'une perfection, soit sous la forme d'une harmonie nommée bonheur".
   Le chichi est l'attitude inquiète de ceux qui, face au chaos du monde, à la cruelle finitude et petitesse de l'homme, n'acceptent pas d'être ce qu'ils sont et surtout de n'être que cela. Il s'agit dès lors de dévaloriser l'existence au profit de l'essence.
   
   Schiffter dénonce le "charlatan" qui édicte que vivre ne se réduit pas à ce que l'on a et ce que l'on paraît. Même si ces deux choses font vivre, vivre ne serait pas être. "Deviens qui tu es", la grande affaire : "un tel blabla ne manque jamais d'impressionner ni de plaire" considère Schiffter, qui préfère montrer "– quitte à être impopulaire et peu crédible – l'impossibilité de tricher avec l'essentiel ou l'être".
   
   À cette fin, il adopte un discours de Sophiste[*], une "logique du pire" selon la formule de Clément Rosset. L'essentiel n'est qu'apparence autour de nous, l'essentiel n'est que changement et transfiguration, c'est-à-dire la totalité jamais épuisée de ce qui apparaît. Rien n'est volé ni caché à personne, il n'y a pas quelque part un "être", une autre réalité, qui serait plus que ce qui apparaît. Bien qu'il y ait des hommes brillants et éloquents auxquels rien ne semble manquer, aux autres il ne manque rien, puisqu'il leur a été donné de paraître tels qu'ils sont. Quant à l'avoir, aux biens superflus que l'on condamne parce qu'ils détourneraient de l'"être", il est préférable d'accepter qu'ils participent du confort. "L'homme est le seul animal qui ne peut se passer du luxe".
   
   En les observant avec intelligence, on peut se fier aux apparences. On aime (ou jalouse/déteste) quelqu'un pour le style avec lequel il exhibe ses qualités/défauts, pas pour son "moi" introuvable. À la suite d'une fable illustratrice de Baltasar Gracián (la gent volatile y intente un procès au beau paon qui n'est quand même pas coupable d'être beau), Schiffter écrit:"Là où règne l'aléatoire et l'éphémère, nul "être" ne reste le même ; là où perdure le changement, nul "être" ne s'altère ; là où tout apparaît et disparaît, l'"être" n'est pas. Non qu'il n'y ait rien, mais ce qui "est" n'est presque rien, inessentiel."
   
   Frédéric Schiffter n'hésite pas à remettre en cause l'honnêteté intellectuelle de métaphysiciens et de nombreux professeurs de philosophie lorsqu'ils abondent dans le discours fallacieux de Platon qui fait croire qu'il nous manque l'essentiel, fustigeant les Sophistes usurpateurs; dupe de son propre blabla, Platon aurait dénaturé leur propos pour ne pas succomber à la "tentation nihiliste".
   
   Quant à la perfection ontologique, cette harmonie appelée bonheur dont il est question plus haut, Frédéric Schiffter considère l'idéal d'une vie heureuse aussi peu crédible que le slogan de "guerre propre". Il ne se dit aucunement malheureux mais ce qui le pousse à "philosopher" est moins l'étonnement qu'un "lancinant chagrin d'amour sans objet" que l'on dira mélancolie ou ennui. Il propose une très belle image pour décrire les moments de bonheur : la formule des jazzmen, "c'est ça et bien ça" ("It's that and that's that"), cette surprise lorsqu'ils réussissent une bonne interprétation après de multiples tentatives. "Pour que cette interprétation-là s'impose avec évidence à eux comme étant la meilleure possible, il faut qu'il y ait eu au moment où elle s'effectuait une coïncidence. [...]... elle n'a eu lieu qu'à la faveur d'une heureuse rencontre entre leur savoir-faire et leur discernement". Rien n'assure ce moment, pas plus le talent que le travail, seule une sorte de grâce "rare, aveugle et primesautière providence préside à toute forme de bonheur".
   
   "L'univers, selon Lucrèce, ne s'est formé spontanément qu'"après bien des combinaisons erratiques, stériles et sans effets" des éléments qui le constituent."
Il est un chaos dont, à notre échelle, nous voyons "l'accidentelle régularité", comme quelque chose de routinier et évident. Pour les Sophistes, il n'existe aucun monde mais du sensible aux infinies facettes. (Voir le nouveau réalisme).
   
   L'illusion platonicienne est comparée au bovarysme : Emma se berce de chimères romanesques, se croyant déchue d'une vie aristocratique plus heureuse. "D'un bovarysme, l'autre, écrit Schiffter, [...] la caverne de Platon est un trou de province où le philosophe s'impatiente d'accéder un jour à l'Idéal."
   
   
Puisque "Frédéric Schiffter considère qu'une pensée philosophique n'a pas vocation à fournir aux hommes des visions du monde, ni à leur faire miroiter une vie heureuse, un épanouissement de soi, une spiritualité accomplie, des sentiments vertueux, mais, au contraire, et quitte à les démoraliser, à élucider certains aspects de leur condition tragique." – je cite Wikipédia – l'essai continue sur ce mode. Il ne s'agit pas, pour ce pessimiste, de se réjouir des malheurs du monde mais "n’étant jamais déçu par le pire, confie-t-il, j’en retire et cultive un gai savoir – qui ne retranche rien à ma mélancolie."
   
   
Vous découvrirez par la suite pourquoi l'auteur se défie de l'idée de vertu ainsi que des programmes prescrits (blabla) pour devenir vertueux ou épanoui : une éthique n'est pas à l'usage des masses mais propre à l'individu. Ainsi que quelques confessions sans façon sur l'amitié, l'amour : la difficulté d'être avec les autres n'est rien à côté de l'impossibilité d'être sans ami, sans amante.
   
   Un fringant essai (2002) d'une centaine de pages, sans jargon (mais des références), préfacé par Clément Rosset (et Roland Jaccard dans son édition la plus récente de 2011), où le professeur de philosophie choisit radicalement les Sophistes contre Platon; ouvrage agréable où toute personne curieuse s'interrogera – c'est la philosophie – et où l'on trouve les fondements étayés des "Philosophie sentimentale", "Le charme des penseurs tristes" et autres publications ultérieures du philosophe sans qualités.
   
   [*] Le Sophiste n'est pas vu ici au sens péjoratif que Platon a contribué à populariser.

critique par Christw




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