Lecture / Ecriture
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Pères et fils de Ivan Tourgueniev

Ivan Tourgueniev
  Premier amour
  Fumée
  Le Journal d’un homme de trop
  Clara Militch
  L’Auberge de grand chemin
  Pères et fils
  L’Abandonnée

Ivan Sergueïevitch Tourgueniev (Иван Сергеевич Тургенев) est un écrivain russe né en Russie en 1818 et mort en France en 1883.


Une fiche sur la biographie de Tourgueniev publiée par André Maurois ici

Pères et fils - Ivan Tourgueniev

Une crise générationnelle et sociale
Note :

   Une crise générationnelle : Pères et fils
   
Le tsar Alexandre II qui a succédé à Nicolas 1er, souverain réactionnaire et dictatorial, proclame l’abolition du servage en mars 1861. Mais avant cela, des propriétaires libéraux avaient eu à cœur de libérer leurs serfs, comme le fit l’écrivain lui-même.
    Dans ce contexte, Ivan Tourguénéiev décrit la crise générationnelle qui oppose les pères et les fils.
   Les pères : Nous sommes en 1859. Nicolas Kirsanov, noble, propriétaire terrien, a toutes les peines du monde à maintenir sa propriété en ordre et à éviter la ruine après avoir aboli le servage. D’une grande bonté, il fait confiance à ses anciens serfs, devenus fermiers, qui le grugent et ne paient pas leur redevance. Poète et érudit, esthète, comme le fut Tourgueniev, il aime la beauté de la nature et les vers de Pouchkine. Il a toute la sympathie de l’auteur (et d’ailleurs du lecteur), il est ouvert aux idées nouvelles mais est complètement dépassé par la situation, contemplatif plutôt qu'actif. A côté de lui, Paul, son frère, ancien officier, conservateur, à cheval sur les principes, représente les idées anciennes mais il est tout aussi incapable d’agir que Nicolas. Ils sont l'incarnation d'un monde finissant !
   L’autre père est Vassili Bazarov, ancien chirurgien militaire, roturier, petit propriétaire d’origine modeste. Il aime tant son fils Eugène qu’il ne veut pas le contrarier bien qu’il reste attaché aux idées anciennes et traditionnelles.
   
   Arcade Nicolaievitch Kirsanov, le fils de Nicolas, fraîchement émoulu de l’université revient voir son père, accompagné d’un de ses amis un peu plus âgé, Eugène Vassiliev Bazarov, dont il épouse les idées par admiration, plus que par conviction. Voilà pour les fils.
   
   Bazarov et les idées nouvelles
   
La situation va vite se dégrader entre les jeunes gens et les vieux propriétaires au cours de discussions politiques où le nihilisme de Bazarov, intelligent et brillant orateur, triomphe mais scandalise. Il prône non pas tant la révolution que la destruction de la société traditionnelle, le refus de la culture bourgeoise, poésie, art, l'indifférence envers la nature et sa beauté :
   - La nature aussi c’est du vent, au sens où tu entends ce mot. La nature n’est pas un temple, mais un atelier fait pour que l’homme y travaille."

    et glorifie le matérialisme scientifique. Il veut devenir médecin.
   "Un honnête chimiste est vingt fois plus utile que n’importe quel poète, l’interrompit Bazarov ."

   
   Le personnage de Bazarov
   
Bazarov n’est pas un personnage sympathique, contrairement à Arcade qui est gentil, naïf, enfantin et pour tout dire un peu falot. Arcade se laisse dominer par son ami, comme il le sera après par la femme qu’il aimera !
    Eugène Bazarov a des qualités certaines. C’est un homme qui refuse l’oisiveté. Studieux, il se consacre à ses études de médecine, il ne refuse jamais son aide à un malade et sait parler aux enfants. Mais si Bazarov est le brillant représentant de la jeune génération subversive, il sera pourtant vaincu par l’ordre social. En effet, il tombe amoureux d’une grande dame, Anna Odintsov, riche et noble, qui refuse son amour par orgueil, à cause de la modestie de son milieu social et du métier qu’il veut exercer. La révolution et l’égalité des classes sociales, n’est pas encore de mise !
   En fait, Bazarov est un déclassé : Il est fier de son grand-père qui était serf, il croit être resté proche des moujiks qui semblent le respecter mais ceux-ci se moquent de lui derrière son dos. De plus il est plein de contradictions. Il aime d’un amour passionné une femme qui appartient à une classe qu’il veut détruire ! Anti-romantique, il éprouve des sentiments amoureux tels qu’il se comporte en héros romantique.
   
    Les détracteurs du roman
   
On comprend pourquoi Ivan Tourguéniev s’est fait des ennemis avec ce roman. Les libéraux lui reprochent, entre autres, d’avoir caricaturé les idées démocrates à travers les "fils", et en particulier à travers le personnage du nihiliste Bazarov, amer et désabusé. La haine de la société que professe celui-ci, son mépris des autres, son sentiment de supériorité intellectuelle, son inculture proclamée voire revendiquée, le rendent antipathique et empêchent que l’on adhère à ses théories. Enfin, le dénouement du roman lui donne tort puisqu'il renie ses idées et n'a plus d'espoir de changer la société. C’est un personnage négatif et pourtant douloureux, tragique. Le lecteur oscille envers lui, surtout à la fin, entre le rejet et la compassion.
   Mais Tourgueniev n'a pas plus de chance envers les conservateurs. S'ils ont apprécié le portrait négatif du nihiliste Bazarov, ils sont mécontents, eux aussi, que l’écrivain ait peint les "pères" comme des vieillards dépassés, impuissants et inutiles.
   Pourtant, Ivan Tourgueniev est un libéral, il a lui aussi libéré ses serfs mais être modéré n'est pas de tout repos !
   
   Un personnage à part entière : La nature
   
J’ai aimé aussi la présence de cette nature russe qui joue un grand rôle dans Pères et fils. Le réalisme et le lyrisme qui alternent dans le récit semblent épouser les pensées des humains et l’état d’âme de celui qui la regarde.
   Ainsi le jeune Arcade, retournant au pays, est ému par la pauvreté des paysans en "guenilles et montés sur des rosses lamentables", les isbas "chétives et basses sous leurs toits de chaume sombre". La nature qui sort de l’hiver semble répondre à la tristesse et la misère ambiante avec "les saules qui poussaient le long de la route (et qui) avaient l’air de mendiants en haillons, dépouillés qu’ils étaient de lambeaux d’écorce, leurs branches réduites à l’état de moignons"
   Mais l’instant d’après, le lyrisme de la description donne l’impression que la joie de vivre et l’optimisme du jeune homme reprennent le dessus. La nature s’anime, tous les sens sont joyeusement sollicités, la vue, l’ouïe… tout est en harmonie avec l’âme du jeune homme.
   "Tout, alentour, verdoyait d’un vert doré, tout palpitait et brillait, généreusement, suavement, au souffle ténu d’une brise tiède, tout : les arbres, les buissons, et les herbes; partout l’air ruisselait du chant sonore, interminable, des alouettes; les vanneaux tantôt criant et tournoyant au ras de l’herbe courte des prairies, tantôt, silencieux, couraient sur les mottes de terre…"

   
   Une peinture de la Russie
   
Oui, décidément j’ai tout aimé dans ce roman. Non seulement les personnages principaux du roman sont des représentants des différentes classes sociales, politiques et des courants d’idées qui agitent l’époque mais… ils sont véridiques, croqués sur le vif dans leurs gestes, leur mentalité, leurs croyances et leurs superstitions, leurs sentiments, leur manière de s’exprimer. Les pères sont bienveillants et pleins d’amour mais ils éprouvent, sentiment qui semble éternel, une certaine douleur à ne plus se sentir en phase avec les nouvelles générations, à ne plus comprendre leur fils.
   Les personnages secondaires aussi sont attachants et bien observés comme la jeune paysanne, Fenetchka, maîtresse de Nicolas Kirsanov, qu’il finira par épouser, ou la mère de Bazarov dont Tourgueniev donne un portrait attendri mais plein d’humour.
   Tous sont l’incarnation de la vieille Russie et de l’âme slave. Tous révèlent de la part de Tourgueniev une connaissance approfondie de la société russe.
   
    Intelligent, passionnant et riche, Pères et fils est un roman qui a beaucoup de charme. C’est avec plaisir que je renoue avec Tourgueniev dont j’ai envie maintenant de lire l’œuvre complète !

critique par Claudialucia




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