Lecture / Ecriture
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Ce qui n'a pas de prix de Annie Le Brun

Annie Le Brun
  Ce qui n'a pas de prix

Ce qui n'a pas de prix - Annie Le Brun

Beauté, laideur et politique
Note :

   "C'est la révolte même, la révolte qui seule est créatrice de lumière.
   Et cette lumière ne peut connaître que trois voies, la poésie, la liberté et l'amour
   qui doivent inspirer le même zèle et converger,
   à en faire la coupe même de la jeunesse éternelle,
   sur le point le moins découvert et le plus illuminable du cœur humain"
   André Breton
   

   Ce qui n'a pas de prix échappe à la marchandisation de l'art, ce qui n'a pas de prix, pour Annie Le Brun, est la beauté venue de nos paysages intérieurs qui ouvre des horizons, celle qui libère, bouleverse, subvertit et s'oppose à ce qui est (le sens du beau selon Breton). L'actuelle esthétisation du monde, dictée par la financiarisation de l'économie et la collusion de la finance avec l'art contemporain et l'industrie du luxe – la mode –, détruit "l'extraordinaire courage de l'imagination". L'anéantissement de la liberté sensible au profit de "jolies" choses imposées conduit l'auteure au constat de l'enlaidissement du monde.
   
   De même que le réalisme socialiste du régime soviétique s'efforça de manipuler les sensibilités, Annie Le Brun pense que l'art contemporain instaure ce qu'elle nomme le réalisme globaliste. À la différence qu'il n'est pas cette fois question d'imposer telle ou telle vision de la vie liée à une idéologie précise, mais de dicter des processus, des dispositifs prescriptifs en concordance avec la financiarisation du monde : "Et si la terreur du totalitarisme idéologique est ici remplacée par les séductions du totalitarisme marchand, la spécificité du réalisme globaliste est de nous convier à notre propre dressage."
   L'auteure n'hésite pas à parler de terrorisme pour dire la façon dont l'art contemporain s'impose, notamment avec la démesure d'expositions très médiatisées.
   
   Le Brun ne ménage pas certains noms : financiers du CAC40 (Bernard Arnault, François Pinault) ou artistes surcotés (Anish Kapoor, Damien Hirst, Jeff Koons). L'essai à été refusé par Gallimard, où il semble que Bernard Arnault (Christian Dior, LVMH) possède du capital.
   
   La critique sociale s'est rarement placée sur le plan du sensible. La particularité de ce travail réside dans le lien qu'il établit entre laideur, pouvoir de l'argent et politique, dénonçant une hégémonie sur le domaine sensible à travers une esthétisation qui voile une manœuvre violente tendant à suspendre le regard critique: "On est embarqué dans une guerre qui est celle du profit" (cf entretien avec Aude Lancelin).
   Pour développer son propos, elle rappelle d'anciens visionnaires qui avaient discerné en leur temps de telles dérives, tels Willian Morris, Élysée Reclus et Charles Fourier (L'écart absolu).
   
    "L'irréalité nous fait riches de ce que nous ne sommes pas" : accessible à tous, elle offre la liberté de trouver les passages pour se réapproprier le monde. Or le réseau Internet, "en multipliant les connexions pour affirmer de plus en plus l'hégémonie de son éternel présent", nous cache ces passages "vers les profondeurs du temps dont nous sommes faits". Aby Wartburg (1866-1929) [encore un "ancien"], a évoqué "l'extraordinaire courage de l'imagination affrontant, à travers les siècles et les civilisations, la peur qui assiège chacun au cœur de sa pensée, la peur de voir surgir la forme qui ouvre sur le néant qui nous habite". Annie Le Brun s'interroge sur "la façon dont la marchandisation du monde mise absolument sur cette «peur de la pensée», [...] à l'origine de toutes les démissions". Pour en sortir, elle exhorte comme Victor Hugo : " Allez au-delà ! Extravaguez ! ".
   
   Certes, on dira que l'insoumise ALB, spécialiste de Sade et amie des surréalistes, fuit la norme et préfère les marges de la sédition. On peut penser que, lassée, elle n'est pas de ce temps et rejette tout en bloc, qu'elle critique exagérément l'Internet et d'autres aspects de la modernité par une forme de renoncement ou de dégoût. Mais je pense qu'il faut écouter cette voix débusquer les émanations d'une idéologie que l'on respire désormais inconsciemment tous les jours et qui prive l'écrivaine et poétesse des éblouissements d'un ordre supérieur qu'elle tient comme une exigence.

critique par Christw




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