Lecture / Ecriture
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Dérangé que je suis de Ali Zamir

Ali Zamir
  Mon étincelle
  Anguille sous roche
  Dérangé que je suis

Ali Zamir est un écrivain et chercheur comorien, né en 1987.
Il a remporté en 2016 le Prix Senghor et la Mention spéciale du Prix Wepler pour son roman Anguille sous roche . En 2019, ce fut le prix France-Télévision pour Dérangé que je suis.

Dérangé que je suis - Ali Zamir

Primé qu'il est
Note :

   Prix France Télévision 2019
   

    J'avoue que les deux précédents romans de l'auteur, Anguille sous roche et Étincelle, n'ont pas impressionné la cellule de mon radar (si j'ose dire), mais là, une arrivée sans crier gare dans ma boîte aux lettres m'a convaincue de tester les écrits de ce jeune auteur comorien.
   
   Tout commence mal pour Dérangé, docker sur au port de Mutsamudu, que le lecteur découvre blessé et lié; on découvrira où et pourquoi. Dérangé est considéré comme dérangé car il porte chaque jour une chemise avec écrit dessus le jour de la semaine. Les gens se moquent de lui, il n'en a cure, il est pauvre, laborieux et poursuit chaque jour son bonhomme de chemin, trimant pour gagner son riz.
   
    La concurrence est rude avec les autres dockers, surtout le trio des Pipipi, Pirate, Pistolet et Pitié. Un défi va les opposer, à cause de l'intervention d'une femme qui aimerait beaucoup inscrire le pauvre Dérangé sur son menu. La catastrophe surviendra. Pauvre Dérangé!
   
    Tragi-comique, dixit la quatrième de couverture; en effet. La boucle sera bouclée. Mais ce qui frappe c'est la langue utilisée, à la fois familière et inusitée, voire inventée (mais toujours compréhensible ou devinable)
   
    "Le meilleur des hommes, c'est celui qui cherche non seulement à étreindre un rayon de soleil, après avoir percé les voiles, mais surtout à le partager. Sans arrière-pensée. En inondant de lumière la nuit des autres."
   
    "Pirate s'était senti obligé de les accoiser tous les deux "
   
    "L'astre de la nuit brillait à ravir sur nos têtes illuminées et le ciel était majestueusement diamanté jusqu'aux entrailles."
   
    "Dans ma chienne de vie, je n'étais pas du genre à mettre ma main ou mon insolent doigt sur un plat cuisiné pour un autre."

critique par Keisha




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Un docker rabelaisien
Note :

   Il était une fois un pauvre docker loqueteux et plein de sagesse... nommé Dérangé "comme on m’appelait à mon insu", parce que "dans ma chienne de vie j’ai toujours dérangé ceux que dérangent les vies rangées". Pieds et poings lié au fond d’un container en partance, il revit les derniers jours de sa misérable existence.
   
   Pauvre, ses sept chemises trouées portant chacune un jour de la semaine l’ont transformé en éphéméride — "les gens lisent sur moi comme sur un calendrier" —. Méprisé des autres dockers, il se bat chaque jour pour trouver du travail dans le port de Mutsamudu, la capitale d’Anjouan et rivalise avec un trio de hâbleurs, les Pipipi, qui se gaussent de lui. Mais voilà qu’il croise la femme d’un client, nymphomane et manipulatrice, et en tombe amoureux — "j’ai senti tout à trac quelque chose s’animer à tout risque dans mon pantalon comme un serpent" — … Gagnant d’une stupide course de chariots contre le trio, la belle l’invite "avec accortise" (avec grâce) à une nuit d’amour.
   
   Dérangé refuse et s’enfuit. Le lendemain la femme fait courir le bruit qu’il l’a violée. Battu à mort par la foule, le pauvre docker reprend ses esprits dans le container. Comme dans toute tragédie, l'incipit ouvre sur le dénouement ! Zamir mêle le comique au tragique, le scatologique au poétique et la truculence rabelaisienne flirte avec les mots désuets pour esquisser la silhouette d’un homme certes démuni mais vertueux, qui n’a jamais hésité à dénoncer les fourbes, les hypocrites, ceux qui "sont faits pour déranger et non pas pour être dérangés" : "je l’ai fait savoir, (...) voilà mon péché". Il jette sur les êtres un regard lucide et amer ; lui l’humaniste, rêve au "meilleur des hommes, à celui qui cherche non seulement à étreindre un rayon de soleil (...) mais surtout à le partager. Sans arrière-pensée. En inondant de lumière la nuit des autres". Il rêve de "partir loin de ce monde plein de fange où tout perd sa valeur et devient objet matériel, où l’objet matériel se fait idolâtrer beaucoup plus que l’être humain et où l’humanité au milieu du tout et du néant ne pèse point un grain"... Ce sage accueille avec ferveur la beauté du monde, l’odeur de la mer, "cette odeur thalassique qui (...) me solaciait — me consolait — quand je me sentais tourmenté".
   
   On s’esclaffe, oui, en lisant ce récit. Mais on songe aussi. Comme Molière et les grands conteurs, Zamir sait divertir son lecteur déboussolé pour mieux l’amener à regarder ce monde où "Tout est chienlit. C’est certain".

critique par Kate




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