Lecture / Ecriture
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Le banni de Selma Lagerlöf

Selma Lagerlöf
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  Le banni

Selma Ottilia Lovisa Lagerlöf est une écrivaine suédoise, née en 1858 et décédée en 1940.
Le prix Nobel de littérature lui fut attribué en 1909, faisant d'elle la première femme à recevoir cette distinction.

Le banni - Selma Lagerlöf

Le poids des conformismes
Note :

   Dans Le Banni de Selma Lagerlof, au début du XX ième siècle, Sven Elversson est confié par ses parents, pauvres pêcheurs de l’île de Grimön en Suède, à un couple d’anglais qui l’adopte. Mais après avoir terminé ses études, il part dans une expédition polaire qui se retrouve bloquée par les glaces. Les savants finissent par manger leurs camarades morts pour survivre. Une fois sauvé, Sven est banni par ses parents adoptifs à qui il fait horreur et retourne chez son père et sa mère qui acceptent de l’accueillir. Mais le pasteur, en révélant en chaire l’acte de Sven, le met à nouveau au ban de la société. Désormais, Sven Elversson, quoi qu’il fasse, n’inspire que dégoût et répulsion même aux plus endurcis des criminels.
    "Je ne sais pas si c'est la seule, pensa-t-il, mais voilà bien une chose que les hommes civilisés n'arrivent pas à commettre. Ils tuent, ils pratiquent l'adultère, ils volent, ils exercent des violences, ils succombent vite à l'ivrognerie, au viol, à la trahison, à l'indiscrétion. Tout cela, ils le commettent quotidiennement. Ces choses répugnent peut-être à certains, mais elles adviennent quand même. L'un des vieux péchés de l'humanité n'est cependant plus commis dans les pays civilisés. Et s'il n'est pas commis, c'est qu'il suscite de la répugnance. Mais moi, j'ai commis ce péché-là. Et je suis plus haï que le diable."
   

   Ce récit est pour Selma Lagerlof l’occasion d’explorer le thème de la culpabilité et des ravages qu’elle peut causer à l’âme humaine. Sven Elvesson cherche à se racheter par une conduite exemplaire mais chaque fois la société le rejette avec répugnance. Le jeune homme a une tel dégoût de lui-même qu’il adopte une attitude soumise, obséquieuse. A son frère P’tit Joël qui lui reproche de se laisser humilier, il répond en plein désespoir :
   "Pourquoi irais-je me défendre … ; quand je me méprise moi-même plus que toi ni aucun autre ne pourrez jamais le faire ? Quand je ressens plus de dégoût pour moi-même que je ne pourrai jamais vous en inspirer ?"
   

   Mais Selma Lagerlof peint aussi la dureté des humains entre eux et l’absence de pardon qui domine dans une société qui se dit pourtant chrétienne. Le pasteur lui-même donne l’exemple de cette intolérance. Même s’il est conscient de manquer d’amour, il participe à l'hypocrisie religieuse générale.
   La cruauté des rapports humains est le propre de tous. Mais les parents de Sven et deux femmes y échappent : Sigrun, la jeune épouse du pasteur, douce et bonne, et Rut, la femme que Sven Elversson a épousée et qui fera preuve pour lui d’un amour allant jusqu’à l’abnégation. Mais parce qu’elle est laide et qu’il est amoureux de Sigrun, Sven lui-même aura peu de considération pour elle et restera indifférent à son sort. Seul, l'amour véritable, est capable de tenir en échec les mauvais sentiments, la haine, le mépris, la jalousie.
   
   Au thème de la culpabilité répond celui de la Rédemption. Au cours de la guerre de 14-18, lorsqu’il entreprend une courageuse action pour faire donner une sépulture aux soldats morts en mer, Sven retrouve enfin l’estime de soi. Le sermon du pasteur qui le réhabilite lui fait retrouver sa place auprès de ses semblables et le réconcilie avec dieu. C'est aussi une condamnation virulente de la guerre et de ses horreurs que l'écrivain décrit avec force dans des pages hallucinantes.
   
   La nature est toujours présente et crée une atmosphère étrange dans le roman. Elle peut être effrayante, sauvage et désolée et c’est ainsi que la voit Sigrun, la femme du pasteur, originaire du Nordland couvert de profondes forêts, lorsqu’elle arrive, nouvelle épousée dans le Bohuslän, austère et sauvage.
   "La route serpentait dans les creux entre les hauteurs, et jamais ne montait suffisamment haute pour permettre une vue d’ensemble. Où qu’on aille, ce n’étaient que collines dressées derrière d’autres collines. Certaines étaient couvertes d’une herbe maigre, d’autres étaient nues, et d’autres encore tissées de bruyère et de broussailles, et c’était la seule différence."

   C’est Sven Elversson qui lui fait découvrir la mer cachée derrières ses barrières rocheuses, la mer qui va redonner vie à la jeune femme transplantée et lui permet de retrouver l’espoir.
   "Car devant c’était un vaste espace libre. Et là s’agitait toute la mer d’air rouge, et là s’étendait toute la mer d’eau blanche, et que rien refermait. L’espace était libre et ouvert jusqu’au soleil en train de se coucher.
   Devant elle il n’y avait aucune terre, à part une mince bande de sable bordée d’un long quai en pierres et, plus loin dans la mer, quelques crêtes d’écueils pointant hors de l’eau nacrée."
   

   Ce qui me plaît dans la jeune femme, c’est qu’elle trouvera la force de caractère de se révolter et de se rendre libre… enfin pour un temps !
   
   Il y a de très belles scènes, de beaux passages dans ce roman de Selma Lagerlof qui oscille entre réalisme et conte, des passages surprenants, magistralement écrits où les animaux deviennent la métaphore du mal, où le surnaturel s’introduit dans l’histoire, où l’invraisemblable prend le pas sur le rationnel comme dans l’échange des mortes, des moments où l’on ne peut croire à la véracité du récit mais où il présente pourtant un charme certain.
   
   J’ai aimé l’ensemble du roman sauf les derniers chapitres et le dénouement. Selma Lagerloff devient alors trop édifiante. Le long sermon du pasteur sur Sven est insupportable, la rédemption qui ne peut conduire qu’au ciel, le revirement de Sigrun aussi. On dirait que l’écrivaine veut remettre en ordre cette société perturbée et que la morale doit l’emporter. A mon avis c’est la Selma Lagerlof bien pensante qui reprend le dessus alors qu'elle dénonçait l'hypocrisie sociale. Je pense que cette fin affaiblit le récit, surtout en ce qui concerne le personnage de Sven que l'on découvre innocent comme si la rédemption ne pouvait pas être celle d'un coupable, comme si Selma Lagerlof éprouvait les mêmes préventions que ceux qu'elle dénonçait. Même remarque envers le personnage de Sigrun.
   
   Ce qui n’empêche pas que Selma lagerloff possède un don réel pour peindre les caractères tourmentés, complexes, dénoncer les travers de la société, et créer un univers bien à elle. Le livre a donc de grandes qualités malgré mes restrictions très personnelles !
   "Ils n’aimaient pas la manière dont l’animal se déplaçait sans un bruit; ni ces yeux striés de vert qu’il tournait vers eux et qui leur paraissaient inexpressifs et sans éclat. Ils ressentaient un malaise à le voir ainsi glissant, souple et joueur alors qu’il n’avait en tête que voler et tirer.
   A leurs yeux, le chat grandit, s’allongea, grossit et s’éleva au point de masquer la bordure rocheuse de la plaine. Tout en grandissant, il ne cessait de ronronner, de roucouler et de faire d’agréables mouvements, et il n’en devenait que plus répugnant.
    Et ils comprirent que ce chat était le dégoût maintenant suscité qui allait s’accroître et s’étendre sur la plaine et qui jamais ne pourrait se développer mieux qu’ici, dans toute cette juste mesure, cette uniformité de proportions, cette étroitesse et cet enfermement."

critique par Claudialucia




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