Lecture / Ecriture
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La vespasienne de Sébastien Rutés

Sébastien Rutés
  La vespasienne
  Monarques

La vespasienne - Sébastien Rutés

Pissotière occupée
Note :

   Pourquoi ce roman est-il passé inaperçu ? Faut-il penser que les relents du titre ou les mœurs particulières du personnage central ont gommé les retours favorables sur le Net, sans compter France Culture qui a consacré une heure d'entretien à Sébastien Rutés dans "Mauvais genre" ?
   
   À Paris, sous l'Occupation, Paul-Jean Lafarge, directeur des Éditions La Revue des lettres, fait songer à ces louches personnages simenoniens – le chapelier ou monsieur Hire – solitaires et confinés dans un climat paranoïaque sinistre où pavoisent des uniformes SS et des collabos – voyez-le en noir et blanc polar, bien sûr.
   Non content d'observer les pieds de sa secrétaire par la serrure, Lafarge se tient le soir derrière sa fenêtre, avant que le couvre-feu ne retire chacun derrière ses murs, pour noter les allées et venues dans la vespasienne en face. Il y dépose des croûtons de pain car il est soupeur (désolé, ce n'est heureusement pas l'objet du livre). Cet angoissant personnage, discret, pur esthète littéraire, et un peu lopette, disons-le, ballotté par l'histoire, confronté au désir de collaboration culturelle des nazis et à la violence des résistants, s'avère fascinant, dans un Paris entre parenthèses, des lieux équivoques aux salons littéraires qui courtisent l'occupant.
   "L'Occupation, c'était dehors, à la surface, pour les autres. La vespasienne représentait un petit bout de zone libre, plus libre encore que la zone non occupée: sans pétainistes ni gaullistes, sans personne, elle n'appartenait ni à Paris ni au présent, elle perpétuait la liberté d'autrefois,..."
   
   
Au-delà des penchants secrets du protagoniste, ce roman comporte donc un important volet historique. Son statut de rédacteur en chef d'une revue culturelle amène Lafarge à fréquenter un officier allemand porté sur la poésie (on songe immédiatement à Ernst Junger) et à assister aux dîners mondains organisés par une grande actrice (on songe à Florence Gould) où jacasse le gotha de la collaboration. La vie de Lafarge se complique lorsqu'il s'aperçoit qu'un individu dérobe ses «croûtons» dans la pissotière. Il y découvre une arme cachée dans une crevasse, des partisans ne sont pas loin et vont menacer sa piètre routine. L'on palpe l'écart ténu entre le salaud ordinaire et l'homme capable de jouer sa vie pour quelque honneur.
   
    "À l'intérieur [de la vespasienne], Paul-Jean Lafarge se sentait le courage qui lui manquait habituellement. À plusieurs reprises, il s'était forcé à rester après le couvre-feu. Trois ou quatre minutes, jusqu'à douze, une fois qu'on l'avait forcé à boire un verre. Douze minutes de défi, pas vraiment à l'occupant, plutôt à lui-même, au passé, à son épouse partie avec un plus beau que lui, aux enfants qu'il n'avait pas mais dont il aurait voulu qu'ils fussent fiers de leur père."
   
   
La force de La vespasienne tient dans le style classique, fin et précis pour dessiner un remarquable portrait psychologique. L'auteur insiste sur l'aisance avec laquelle cohabitent chez un individu les pulsions les plus abjectes (le soupisme en est la métaphore) avec des aspirations sublimes (la quête du beau en poésie). Secondairement, il accentue les tensions en plongeant son personnage dans une période qui oscilla entre l'indolente complaisance et les périls de la résistance et qui offre de nouer une intrigue qu'on dévore. Sébastien Rutés est éloigné de tout manichéisme, laisse l'Histoire parler mais en dit long lorsqu'il nous promène dans un Paris trouble aux effluves capitulards.

critique par Christw




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