Lecture / Ecriture
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Les routes de la soie de Peter Frankopan

Peter Frankopan
  Les routes de la soie

Les routes de la soie - Peter Frankopan

Commerce et géopolitique
Note :

    Une belle couverture avec des images de cavaliers et chameliers : voilà un titre qui fait rêver ! Mais c'est quelque peu trompeur si par l'expression "les routes de la soie" vous comprenez au sens littéral les voies d'acheminement de la soie chinoise jusqu'aux villes de Méditerranée car ceci ne concerne que le premier chapitre, au temps de l'Empire Romain et de l'Empire Han. Alors qu'attendre du livre du professeur byzantiniste d'Oxford où il n'est pas question de la production de la soie et à peine des caravanes de son exportation par les routes d'Asie centrale qui connectent la l'Occident à la Chine ?
   
   Regardons plutôt la table des matières où vingt-six "routes" de quelque chose se succèdent consacrées à des produits (fourrures, blé, argent, pétrole), ou à des thèmes politiques (crise, concorde, compromis, catastrophe et tragédie) ou bien religieux (foi, ciel, enfer) dont l'inscription temporelle et géographique est bien imprécise. Dans ce livre où l'histoire du commerce s'entremêle avec les croyances monothéistes et la domination impériale, le terme de "route" est souvent métaphorique.
   Peter Frankopan veut nous faire découvrir rien moins que "l'histoire du cœur du monde" — indice important, Bagdad et Téhéran sont les deux villes les plus citées — et feuilleter cet ouvrage très ambitieux n'est pas de trop pour commencer à percevoir ce dont il s'agit. C'est une histoire d'un grand Moyen-Orient, d'une vaste zone-tampon, qui court sur environ vingt siècles, et dont la moitié concerne la période de 1900 à nos jours. C'est une histoire des dominations qui se sont étendues sur cet espace fluctuant, et donc des dominants venus de loin, tels les Vikings, arrivés en mer Noire en suivant les fleuves russes, ou les cavaliers mongols déboulant à Bagdad en 1258. A cette époque l'Europe occidentale n'était encore qu'une marge négligeable de l'Eurasie, nul besoin de la "provincialiser" davantage pour reprendre la formule de Dipesh Chakrabarty.
   
   Ce cœur du monde attire et les conquérants s'y bousculent : les guerriers d'Alexandre le Grand et ceux des califes de Mahomet, les Croisés, les Mongols, les Portugais, les Ottomans, les Britanniques, les Américains. La place des Britanniques est singulièrement importante depuis le XVII° siècle : Compagnie des Indes orientales rivale de la VOC , route maritime des Indes, reine Victoria proclamée impératrice des Indes après la répression de la révolte des Cipayes, visées arrogantes des impérialistes britanniques menant à la Première guerre mondiale (hantise de l'expansion russe vers le sud), enfin la domination des champs de pétrole iraniens et irakiens. Après 1947, décolonisation et guerre froide aidant, tout s'écroule pour les Britanniques ; leurs successeurs américains accumulent maladresse sur maladresse pour obtenir et tenter de conserver la main mise sur ce cœur du monde pétrolier qui finalement leur échappe et qu'ils ne comprennent pas, réussissant seulement à se faire haïr du monde arabo-musulman. Aujourd'hui les nouvelles routes de la soie patronnées par Xi Jinping depuis 2013 semblent augurer d'une nouvelle étape à travers le “cœur du monde”, mais sans domination occidentale.
   
   Cette manière d'histoire mondiale et séquentielle permet de peindre de grandes fresques épiques, de découvrir des royaumes disparus comme celui des Khazars, et plus encore des faits économiques méconnus, et aussi de mettre en valeur des personnalités. Rien qu'à propos du pétrole, je pense à Knox d'Arcy (père de l'Anglo-Persian Oil C°, l'ancêtre de British Petroleum), au ministre iranien Mossadegh, ou au dictateur irakien Saddam Hussein) ; ce sont ici des figures positives contrairement au shah Pahlevi II, tandis que de nombreux dirigeants américains surtout sont ridiculisés, menteurs ou incompétents. L'auteur sait à merveille intéresser ses lecteurs, les surprendre aussi, les provoquer quelquefois. Parfois le doute s'installe, particulièrement pour des événements du XX° siècle, quant à l'objectivité de l'historien, mais on lui reconnaîtra à coup sûr le mérite d'éviter une histoire fade et sans âme. Les notes regroupées en fin de volume témoignent des immenses recherches érudites de Peter Frankopan (dans une documentation presque exclusivement en anglais). L'éclairage des dessous de la grande histoire par le commerce (esclaves, épices, thé…) est efficace jusqu'au XVIII° siècle. Ensuite c'est bien la préoccupation politique du contrôle des Indes puis de la domination de l'espace pétrolier qui est la clé des événements. Un beau livre d'histoire globale.

critique par Mapero




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