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Éloge de l'oubli - La mémoire collective et ses pièges de David Rieff

David Rieff
  Éloge de l'oubli - La mémoire collective et ses pièges

Éloge de l'oubli - La mémoire collective et ses pièges - David Rieff

Commémorer mais pas trop
Note :

   Dans ce pays où on en est quasiment venu à prendre la "mémoire" pour un substitut de l'histoire et où la réflexion sur la mémoire et l'histoire est inscrite au programme du baccalauréat, il est facile de comprendre l'intérêt suscité par l'essai passionnant de l'américain David Rieff. Son objectif est de nous mettre en garde contre les excès de commémorations, remémorations et autres célébrations, tant par les autorités étatiques que par des groupes d'intérêt offensifs, et de recommander l'oubli pour panser les plaies laissées par l'histoire.
   
   Certains s'insurgeront ! Or, il n'est nullement dans l'intention de l'auteur de proscrire le souvenir. Il le dit clairement : "Il y a certainement quelque chose d'impie, ou du moins d'appauvrissant sur le plan éthique, à oublier les sacrifices et souffrances de ceux qui vécurent avant nous". Un monde sans souvenirs serait impossible et l'amnésie une honte, comme Jankélévitch l'a bien souligné. L'auteur cite Pierre Vidal-Naquet s'élevant contre l'amnésie dans Les Assassins de la mémoire (2005). La Shoah oubliée, Hitler aurait triomphé.
   
   Se souvenir donc, mais sans excès. Comment évaluer le laps de temps au cours duquel une société peut ou doit se souvenir, commémorer, célébrer et porter le deuil ? Rapidement les Américains n'en voulurent plus aux Japonais pour l'agression du 7 décembre 1941 malgré leur refus de reconnaître les crimes de guerre de l'armée impériale, en Chine notamment. (Mais ce que l'auteur ne dit pas, c'est qu'après Hiroshima et Nagasaki il eut été difficile aux Américains de se plaindre encore du Japon qu'ils avaient martyrisé.) Le souvenir douloureux s'émoussera, y compris à Ground Zero, car tout passe, le souvenir des crimes comme les empires et les civilisations.
   
   David Rieff se dresse contre les excès de la mémoire collective quand elle est falsifiée, inventée, versant dans le creuset de haine du nationalisme et favorisant l'éclatement de conflits au nom d'un passé mythifié. "Dans de nombreuses parties du monde, ce n'est pas le fait de renoncer à se souvenir mais bien celui de se cramponner à des mémoires collectives qui semble plonger certaines sociétés dans l'infantilisme". Ou encore : "La mémoire collective est le système idéal de transmission de visions erronées du passé." L'argumentation serrée de l'essayiste est nourrie d'un bon nombre d'exemples soigneusement choisis qui se fondent sur des situations conflictuelles passées et présentes, et dont l'auteur a été témoin comme grand reporter. Il est question entre autres d'Irlande, d'Israël, de Bosnie...
   
   La remémoration n'est pas une amie fiable de la paix, alors que l'oubli bien géré peut jouer un rôle positif. Ainsi en Espagne, après la mort de Franco un Pacte d'oubli a soulagé les tensions entre les deux camps, jusqu'à ce que ce pacte perde sa nécessité vers les années 2000. Il y aurait donc une vertu à l'oubli. Et le procédé n'est pas nouveau. L'auteur cite ainsi l'exemple de l'édit de Nantes édicté par Henri IV en 1598 dans l'espoir de mettre un terme aux guerres de religion.
   
   Les références à la culture et à l'histoire américaines sont peu nombreuses et il n'y a donc aucune raison pour le lecteur européen de craindre d'être déboussolé par des références qui lui échappent. Les démonstrations de David Rieff questionnent les auteurs les plus recommandables sur son sujet : particulièrement Tzvetan Todorov (Les Abus de la mémoire, Arléa, 1995), Paul Ricœur (La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli, Seuil, 2000), ou encore Avishai Margalit (L'Ethique du souvenir, Climats, 2006). Rares sont les essais d'une aussi grande richesse et c'est donc une lecture à méditer.

critique par Mapero




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