Lecture / Ecriture
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Sérotonine de Michel Houellebecq

Michel Houellebecq
  Extension du domaine de la lutte
  La carte et le territoire
  Les particules élémentaires
  La possibilité d'une île
  Rester Vivant - La poursuite du bonheur
  Soumission
  Plateforme
  H. P. Lovecraft - Contre le monde, contre la vie
  Interventions 2
  Sérotonine

Michel Houellebecq est le nom de plume de Michel Thomas, écrivain français né en 1956 ou 58 à la Réunion.
Le prix Goncourt lui a été attribué en 2010 pour "La Carte et le Territoire".
Il a reçu le prix de la BnF 2015 pour l’ensemble de son œuvre



* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"

Sérotonine - Michel Houellebecq

De la totale inefficacité des antidépresseurs
Note :

   Je me demande si ce livre n'est pas le plus triste que j'aie lu de Michel Houellebecq. En tout cas, je l'ai refermé le cœur serré et touchée de la tristesse du deuil pendant plusieurs heures.
   
   Nous faisons la connaissance du narrateur, Florent-Claude Labrouste, 46 ans, Ingénieur agronome, travaillant pour le ministère après avoir travaillé pour Monsanto. Ses parents, à présent décédés, lui ont légué, outre ce prénom qu'il déteste, une assez belle aisance financière qu'il dépense actuellement avec un appartement luxueux à Paris et une coûteuse maitresse japonaise. Mais il ne tire guère plus de plaisir de l'un que de l'autre, à tout cela manque l'amour or tout en lui refuse de vivre sans, et le montre en le plongeant dans une profonde dépression. Quoique peu douloureuse, il sent l'emprise létale de la situation croitre au fur et à mesure que le mal s'installe et, pas assez secouru par ses antidépresseurs, entreprend de s'en faire prescrire un nouveau (le Captorix) et de changer de vie.
   
   Cette seconde "tentative de bonheur" le conduira d'abord dans les quartiers populaires de Paris, puis en province où il retrouvera son meilleur ami de l'époque de ses études, issu d'une famille d'aristocrates qui ne réussit pas plus brillamment dans son entreprise agricole et hôtelière que lui n'a réussi dans sa vie amoureuse. (Rappelons que Michel Houellebecq est ingénieur agronome et a travaillé pour le ministère de l'agriculture, c'est donc de façon tout à fait informée qu'il peint un effondrement du monde rural inéluctable et sa fin programmée). Labrouste sera chez cet ami quand se lèvera la révolte paysanne déclenchée par l'impasse dans laquelle se trouvent les paysans. Avant goût des Gilets jaune, elle sera bien plus radicale car plus désespérée, mais, marque houellebecquienne, prendra une voie suicidaire et non une voie créatrice.
   
   Labrouste, qui a cessé toute activité salariée et vit des fonds hérités, constate que son nouvel antidépresseur, s'il le soulage au point de pouvoir mener un (très) minimum de vie sociale, ne lui apporte aucune amélioration susceptible de mener à une solution.
   "Je demeurai pendant deux jours prostré dans ma chambre, je prenais toujours mon Captorix mais je n'ai pas réussi à me lever, à me laver ni même à défaire ma valise. J'étais incapable de penser à l'avenir, ni d'ailleurs au passé, et au présent pas davantage, mais c'était surtout l'avenir immédiat qui posait un problème."
   
   "… on peut vivre en étant désespéré, et même la plupart des gens vivent comme ça, de temps en temps quand même ils se demandent s'ils peuvent se laisser aller à une bouffée d'espoir, avant d'y répondre par la négative. Cependant ils persistent, et il s'agit là d'un spectacle touchant."

   
   Il réalise de mieux en mieux qu'il n'a connu qu'un grand amour dans sa vie et qu'il l'a gâché. Il décide de la revoir...
   
   Un livre superbe. Un roman qui parle de son époque (et ils sont bien peu nombreux capables de le faire en France en ce moment), un écrivain qui sait la voir et la dire bellement et avec une grande justesse, même si c'est dans l'optique dépressive qui est la sienne.
   
   Un excellent Houellebecq.
    ↓

critique par Sibylline




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Divorce d'avec la vie
Note :

   C'est tapi dans l'ombre de Florent-Claude Labrouste que se cache Michel Houellebecq, l'écrivain qui dérange notre actuelle période trouble et anxiogène. Impossible de lire ce roman sans penser que le personnage central du livre, un homme de 46 ans, ingénieur agronome et dépressif solitaire ne pourrait pas ressembler un tant soit peu à notre trublion anthopologue.
   
    L'histoire commence en Espagne, c'est absolument drôle et remarquablement écrit mais c'est principalement en France, et notamment en Normandie ou, entre Paris et la Normandie, que se déroule ce roman. Un récit qui nous fait suivre les pérégrinations de Florent-Claude, un homme qui lutte pour la vie, un homme dépourvu d'envie et plus particulièrement d'envies sexuelles et amoureuses puisqu'il consomme des anti-dépresseurs dont les effets secondaires agissent sur sa libido.
   
    Pour Florent-Claude, il s'agit de faire le décompte des charges, faire le bilan d'une vie d'homme, de sa vie amoureuse et de nous faire découvrir les femmes qu'il a aimées, ou tout du moins tenté de le faire: Yuzu, Kate, Claire et Camille. Aucun mariage, aucun divorce si ce n'est le divorce d'un homme avec la vie, une rupture avec le bonheur, sans reproche et sans concession. Parlant de Claire, il écrit "Claire a eu sa part de mélodrame sans véritablement s'approcher du bonheur- mais cela qui le peut? pensait-elle. Plus personne ne sera heureux en Occident, plus jamais, nous devons considérer le bonheur comme une rêverie ancienne, les conditions historiques n'en sont tout simplement plus réunies."
   

    L'analyse est certes désespérante, clinique, ultime et un peu vrai pour chacun d'entre nous, à différents niveaux, celui de Florent-Claude étant situé sur l'avant-dernière marche et peut renvoyer chaque lecteur à sa propre conception du bonheur. Un peu plus en avant dans le roman, après de très belles lignes nostalgiques où Houellebecq décrit son Amour et ses conditions pour Camille (le bout du quai 22 de la gare Saint-Lazare.), voici encore: " J'ai connu le bonheur, je sais ce que c'est , je peux en parler avec compétence et je connais aussi sa fin, ce qui s'ensuit habituellement. Un seul être vous manque et tout est dépeuplé comme disait l'autre [...] la vérité est qu'un seul être vous manque et tout est mort, le monde est mort et l'on est soi-même mort, ou bien transformé en figurine de céramique, et les autres aussi sont des figurines de céramique, isolant parfait du point de vue thermique et électrique, alors plus rien absolument ne peut vous atteindre, hormis les souffrances internes, issues du délitement de votre corps indépendant [...] il y a juste que j'étais seul , littéralement seul, et que je ne tirais aucune jouissance de ma solitude...".
   C'est beau le désespoir quand c'est si bien décrit.
   
    Il y a dans ce livre quelques très belles pages, des lignes d'écriture qui provoquent un peu l'admiration pour cet écrivain si dérangeant. Personnage médiatique qui joue des médias et de lui-même, oui? Et alors? Lire ces pages c'est presque à chaque chapitre être confronté à une part de soi-même un peu oubliée par le tourbillon de la vie et nos préoccupations quotidiennes; lire Sérotonine a été une somme de moments délicieux, à déguster, sachant qu'à chaque fois que j'allais prendre le livre, j'allais me sentir amusé, porté et transporté, dans état de réflexion et qu'à chaque fois que je le reposerai, je serai admiratif et heureux d'avoir lu de belles et longues phrases. Un moment de bonheur, somme toute.
   
    Dans ce livre, à travers la description du monde rural. il y a aussi la description d'une certaine France, celle d'avant, celle des paysans qui n'arrivent plus à joindre les deux bouts et dont certains de leurs représentants vont jusqu'au suicide. Accablés de dettes, de normes européennes, de l'incompréhension des pouvoirs publics et des consommateurs, il semblerait qu'on ne puisse rien pour eux, comme un cachet de Captorix (le nom de l'anti-dépresseur) ne peut rien pour soigner Florent-Claude.
   
    Alors même si la thématique générale de ce roman -comme souvent pour Houellebecq- pourrait porter certains à ne pas oser lire ce livre -ou bien, seraient-ils dérangés par le personnage?-, je vous recommande la lecture de Sérotonine, peut-être désespérant mais éminemment singulier.

critique par Laugo2




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