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Naissance de la France - Le monde mérovingien de Patrick J. Geary

Patrick J. Geary
  Naissance de la France - Le monde mérovingien

Naissance de la France - Le monde mérovingien - Patrick J. Geary

Pour une réhabilitation des Rois Fainéants
Note :

   Me replongeant tout récemment dans les romans de Jim Harrison, j'ai à nouveau été frappée par ses réflexions très justes sur l'Histoire (avec un grand "H"), telle qu'elle est écrite par les vainqueurs, occultée ou au contraire réinventée par pages entières. Et la déplorable réputation faite aux rois mérovingiens est peut-être un des exemples les plus durables de cette forme de mystification. Le surnom dont les ont affublés les Pippinides, qui les ont supplantés, est à lui seul très révélateur: rois fainéants, incapables de protéger leur royaume des menaces extérieures comme d'en assurer la stabilité intérieure.
   
   Patrick J. Geary en dresse un portrait bien différent, et beaucoup plus nuancé. L'empire romain tardif dans lequel les Mérovingiens se sont implantés apparaît comme un monde très complexe et très riche, un monde d'échanges commerciaux et culturels entre les peuples latinisés et leurs voisins germains, bien loin des images de décadence qui lui sont généralement associées (et même si une part de la culture romaine classique y est perdue). Et la société mérovingienne se révèle par de nombreux aspects l'héritière directe de ce monde romanisé. Les élites gallo-romaines en charge de l'administration civile des provinces romaines restent souvent en place après la passation de pouvoir. Et surtout, le système économique, monétaire et fiscal de l'empire romain continue à fonctionner.
   
   Reposant au premier chef sur la propriété foncière et sur les produits de la terre, ce système assurera dans un premier temps l'essor du monde mérovingien, avant de causer sa perte. L'usage voulait en effet que le roi rétribue ses principaux serviteurs en leur donnant des terres prélevées sur le domaine royal. Cette donation était d'abord personnelle, la terre retournant au domaine royal à la mort du bénéficiaire, mais le droit de propriété devint ensuite héréditaire entraînant l'affaiblissement de la position du roi selon un processus que prises de guerre et nouvelles conquêtes ne purent enrayer. Et les plus riches des grandes familles en vue se mirent à placer leurs pions afin de récupérer à leur profit le pouvoir et les richesses de la couronne (une compétition remportée par les Pipinnides qui fonderont l'empire carolingien *).
   
   Bien sûr, la question de la propriété foncière n'est pas le seul facteur susceptible d'expliquer la chute de la dynastie mérovingienne. Rivalités personnelles et tragédies familiales y eurent aussi leur part, de même que les velléités d'indépendance de certains peuples fraîchement conquis et fort peu contents de l'être - l'Aquitaine par exemple fut le théâtre de conflits récurrents. Mais en fin de compte, on est bien loin de la réputation détestable de ces rois qu'on dit fainéants, encore aujourd'hui. On peut d'ailleurs s'étonner que cette image de gros lards vautrés au fond d'un char à boeuf - image créée de toute pièce par la propagande carolingienne soucieuse de justifier son usurpation du pouvoir - aie la vie si dure. Risquant un début d'explication, Patrick J. Geary propose de relier ce phénomène au fait que les recherches et les publications concernant le monde mérovingien sont restées essentiellement confinées à la sphère des spécialistes quand elles ne faisaient pas l'objet de tentatives de récupération plus ou moins nauséabondes.
   
   Ce livre de Patrick J. Geary vient donc combler un trou dans la bibliographie de l'histoire du Moyen-Age. L'auteur, qui est professeur à l'université de Californie à Los Angeles, souhaitait ainsi proposer à ses étudiants un ouvrage d'introduction, clair et accessible, offrant une synthèse des connaissances actuelles du monde mérovingien. Son contrat est parfaitement rempli: voici un bon ouvrage de référence pour les étudiants et les passionnés d'histoire.
   
   
   * Au sujet de l'histoire de l'empire carolingien, on peut se reporter à "Histoire du Moyen-Age, tome 1 (VII-Xème siècle)" de Michel Rouche, déjà présenté ici.

critique par Fée Carabine




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