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Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir

Simone de Beauvoir
  Mémoires d’une jeune fille rangée
  La femme rompue
  La Force de l'Âge
  L'invitée

Simone de Beauvoir née Simone-Lucie-Ernestine-Marie Bertrand de Beauvoir en 1908 à Paris et morte en 1986 à Paris, est une philosophe, romancière, épistolière, mémorialiste et essayiste française. Elle a partagé la vie du philosophe et homme de lettres Jean-Paul Sartre. Simone de Beauvoir est une théoricienne importante du féminisme, et a participé au MLF (mouvement de libération des femmes) dans les années 1970.
(Wikipedia)

Mémoires d’une jeune fille rangée - Simone de Beauvoir

Je vous aime : Est-ce que ça vous regarde ?
Note :

   En 1984, j’avais presque dix-sept ans, et je passais pour la première fois deux mois seule à Paris, dans le cadre d’un stage hôtelier. J’étais logée dans une pension pour jeunes filles, dont la porte était condamnée après 23 heures. Je passais une nuit sur deux dehors à arpenter les rues dans tous les sens, à la recherche des âmes du Castor et de Sartre, dont je lisais inlassablement la correspondance. Les nuits que je passais dans mon lit, j’essayais de toutes mes forces de « penser », je croyais encore alors en une espèce de « déclic » qui m’ouvrirait les portes de leur univers.
   J’étais fascinée par ce couple, dont les écrits m’étaient pourtant assez hermétiques, mais qui touchaient en moi quelque chose que j’étais bien incapable de préciser.
   Mais très vite des préoccupations de mon âge ont pris le dessus, c’est en boite que je passais mes nuits, et c’est d’ailleurs ce mois d’Août-là que, pour la seule fois de ma vie, je me suis évanouie d’épuisement.
   
   Plus de vingt ans se sont écoulés depuis et cette année j’ai suivi les différents feuilletons télévisés consacrés à ce couple qui restera indéfectiblement lié à la grande beauté de l’été parisien dans mon esprit. (Anna Mouglalis, très loin de « ma » Simone, Denis Podalydès, éblouissant !)
   Et ils ne m’ont pas satisfaite. Je ne comprenais pas l’amitié pour Zaza, il me semblait que ce n’était pas Sartre qui avait donné son surnom au Castor (et c’est effectivement Herbaud), je n’avais pas cette vision-là de ces deux êtres, je ne comprenais plus leur pacte.
   
   J’ai donc décidé de me lancer, en entier, et dans l’ordre, dans les mémoires de Simone de Beauvoir.
   
   Dans ce premier opus, elle se raconte de sa toute petite enfance (née en 1908), à ses 21 ans (où elle commence tout juste à fréquenter Sartre, très platoniquement), jusqu’au décès de Zaza : « J’ai pensé longtemps que j’avais payé ma liberté de sa mort ».
   
   Et j’ai compris, maintenant, oui, quel amour puissant Simone avait longtemps éprouvé pour Zaza, dont la faconde, la différence, l’apparente aisance corporelle, l’avaient éblouie au temps de leur enfance, où elle-même se pensait laborieuse et appliquée. La façon dont le corps avait été écarté, la tête décidait, le reste devait suivre, elle ne savait ni nager ni rouler en vélo par exemple. 21 ans et jamais un émoi physique, (à part vers ses 12 ans, sensations de la puberté), elle se fait à la vingtaine peloter par un inconnu dans un cinéma et ne comprend absolument pas ce qui lui arrive.
   Elle est pétrie d’idées reçues, intellectualise absolument tout évènement.
   
   A 15 ans, elle décide quel serait le type d’homme qu’elle élirait pour compagnon (elle ne serait jamais une compagne elle-même, elle aurait un compagnon, nuance). Forcément supérieur intellectuellement, puisque, suivez-moi : tenant pour évident que les deux sexes sont égaux, et se considérant comme d’office privilégiée, de par son éducation et son intelligence, pour être à son niveau l’homme devait obligatoirement la devancer.
   J’ai été touchée par la précision sans complaisance avec laquelle elle se décrit, la naïveté (et la bêtise, parfois) de ses convictions enfantines quant à la vie sociale, ses hurlements de solitude et les va-et-vient mentaux incessants pour trouver sa place, sa raison de vivre.
   
   « J’aimais beaucoup le mot de Lagneau : « Je n’ai de soutien que mon désespoir absolu. » Une fois ce désespoir établi, puisque je continuai à exister, il fallait me débrouiller sur terre le mieux possible, c’est-à-dire faire ce qui me plaisait. »
   
   Et puis, évidemment, plus que tout, son amour de la littérature, ses émois, ses premières « impressions profondes » de lecture (Enfant :Little Women de Louisa May Alcott et Le Moulin sur la Floss de George Eliot.)
   
   La lectrice vivante qu’elle était : « Soudain, des hommes de chair et d’os me parlaient, de bouche à oreille, d’eux-mêmes et de moi ; ils exprimaient des aspirations, des révoltes que je n’avais pas su me formuler, mais que je reconnaissais. J’écumai Sainte-Geneviève : je lisais Gide, Claudel, Jammes, la tête en feu, les tempes battantes, étouffant d’émotion. »
   « Je me disais que, tant qu’il y aurait des livres, le bonheur m’était garanti. »

   
   Ces cinq cent pages défilent comme un rêve, et appellent avec impatience « La force de l’âge ».
   ↓

critique par Cuné




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Itinéraire d’une intellectuelle au début du siècle dernier
Note :

    Il peut paraître étrange qu’un homme d’âge bien mûr s’intéresse aux mémoires d’une jeune fille, surtout « rangée», mais l’évolution de Simone de Beauvoir dans cette biographie est aussi racontée par une dame de cinquante ans, avec ce recul nécessaire au genre.
   
    Il n’en reste pas moins que sur le plan humain, ses interrogations sur la vie, l’amour, la foi sont le lot de tout un chacun doté d’un cerveau en état de marche. L’auteure pourrait être ma grand-mère et ce récit, tout imprégné du goût et des idées de l’époque – rappelons qu’elle est née en 1908 – présente un panel intéressant de la pensée et des idées bourgeoises. Ses parents l’élèvent dans la foi catholique que la petite fille puis l’adolescente accepte dans un monde qu’elle croit ordonné et bien en place. Amoureuse des livres et de la lecture, elle acquiert très vite une culture défiant toute concurrence et reste une excellente élève. Mais un jour, elle se rend compte que dans la pension religieuse où elle fait ses études secondaires, le niveau n’est pas à la hauteur de ses ambitions :
   
    Ces demoiselles ne détenaient plus les clés du bien et du mal du moment où j’avais découvert qu’elles étaient bêtes. (163)
   
    Voulant tour à tour devenir nonne puis institutrice et enfin, à quinze ans, écrivain, Simone se crée une mystique plus ou moins panthéiste, interroge Dieu qui ne répond pas, l’abandonne, élargit son cercle d’amies, tombe amoureuse d’un cousin un peu plus affranchi, car son éducation est stricte, les livres censurés par les parents, les sorties nocturnes impossibles ou très contrôlées. Et puis Simone vit dans un univers bourgeois, rempli de bienséance, de haine du métèque et d’Action Française. Tout son mérite vient de sa réflexion pour sortir de ce carcan qui la tient enfermée car, bien sûr, elle veut connaître le monde, donner un sens à sa vie, ce qui la fera se tourner vers des études de philosophie et obtenir brillamment l’agrégation :
   
    « Être aimée, être admirée, être nécessaire ; être quelqu’un. » J’étais de plus en plus sûre d’avoir « un tas de choses à dire » : je les dirais. (302)
   
    Cependant, on ne peut s’empêcher de se dire qu’elle a une chance extraordinaire de vivre à Paris à cette époque. Elle peut aller méditer au Luxembourg, voir les premiers Chaplin ou les films marquants, fréquenter la Bibliothèque Nationale, la Sorbonne, les cafés pleins de vie si bien qu’on se dit parfois que ses angoisses tendent au nombrilisme. Elle a néanmoins conscience, qu’à force de vie trop intellectuelle, on se sépare du monde, ce qui l’amène, de façon assez comique voire un peu ridicule, à se dévergonder dans les cafés populaires.
   
    Dans sa quête il y a beaucoup de discussions, d’interrogations, de déceptions, elle pleure aussi beaucoup face à l’attitude de ce grand dadais brillant, volage, qui ne sait pas non plus ce qu’il veut. Le style est limpide, le paragraphe rigoureux presque comme une dissertation, le vocabulaire précis, on sent une très grande maîtrise de la langue : utilisation massive du point virgule et du subjonctif imparfait dans ce passé recomposé où elle finit par choisir son camp après avoir pas mal navigué. Elle finit par se sentir différente et donne pas mal dans le complexe de supériorité. Et puis, bien évidemment il y a la rencontre avec Sartre, éblouissant d’intelligence et de culture (mais ça on le savait déjà !), décisive. Première allusion au philosophe :
    » Seul me demeurait hermétique le clan formé par Sartre, Nizan, Herbaud ; ils ne frayaient avec personne ; Ils n’assistaient qu’à quelques cours choisis et s’asseyaient à l’écart des autres. Ils avaient mauvaise réputation. »(408)
   
    En filigrane, Simone de Beauvoir, donne aussi l’exemple d’une émancipation de la femme, juge le mariage inutile, car des exemples lui prouvent qu’il s’agit presque à chaque fois de mariages de raison et finit par aider une amie amoureuse dans ce dur combat pour imposer l’homme de sa vie. Mais trop tard. Ce dernier évènement d’ailleurs la hante encore, car la mort de cette fameuse «Zaza» lui semble le prix de sa liberté à elle.
   
    Un ouvrage à faire lire aux jeunes filles d’aujourd’hui. Elles s’y reconnaîtront sans doute. Et les garçons.

critique par Mouton Noir




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