Lecture / Ecriture
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Mignonne, allons voir si la rose... de François Cavanna

François Cavanna
  L'oeil du lapin
  Les Ritals
  Les Russkoffs
  Bête et méchant
  Mignonne, allons voir si la rose...

François Cavanna est un écrivain et dessinateur humoristique français né en 1923 et décédé en 2014.
Co-fondateur en 1960 de Hara-Kiri qui deviendra plus tard Charlie Hebdo. Il est aussi l'auteur de plusieurs romans souvent d'inspiration autobiographique.

Mignonne, allons voir si la rose... - François Cavanna

Pour l’amour du Français
Note :

   France, ton français fout l’camp!
   Tel pourrait être ce véritable cri du cœur de la part de Cavanna qui, à l’instar de la majorité des fils d’immigrés (italien en l’occurrence) voue à notre langue un amour immodéré que les français de souche ont négligé depuis belle lurette. On ne remarque plus la beauté de ce que l’on a sous les yeux, trop habitués, blasés en quelque sorte.
   Pourtant c’est vrai qu’elle est belle notre langue.
   Belle et précise.
   Et là, ça se corse. Qui dit approprié dit compliqué. Et on doit l’apprendre cette langue maternelle, c’est là le paradoxe. Le vocabulaire, immense, infini, une armée en marche et son corollaire évident : l’orthographe. Bête noire à la fois des cancres et des premiers de la classe.
   Ensuite la grammaire (la grand’mère disions nous du haut de nos sept ou huit ans pour nous moquer de cette ogresse sans merci), tordue à n’en plus finir. Qui n’a jamais effectué la moindre faute me jette la pierre.
   Et puis parlons de la conjugaison qui, Dieu merci, ne s’applique dans l’hexagone qu’aux verbes (je plains italiens et allemands dont les mots même changent d’habits en fonction de leur utilité). Sans aller jusqu’au plus-que-parfait du subjonctif, il y a déjà quelques beaux écueils aux temps passés ou conditionnels.
   La syntaxe, fondation du tout.
   Et puis le sens. Forcément, le sens. Sinon tout cela ne servirait à rien.
   Ce qui ne laisse que peu de place au style. Mais on ne nous demande pas d’être des Balzac ou même des Camus de la plume. Juste savoir écrire correctement et sans fautes, savoir s’exprimer avec la précision du chirurgien qui s’apprête à vous ouvrir le crâne.
   
   Ce bouquin, très bien écrit (c’est la moindre des choses quand on entend défendre une langue) sans devenir pédant ni tomber dans l’excès élitiste d’universitaires en mal de reconnaissance, se lit comme un roman. Cavanna y aborde, pêle-mêle, les sacro-saints points de litige de la langue française. Mais, avant tout, il s’insurge contre cette réforme qu’on nous promets depuis que je suis au berceau (lui était déjà dans la "force de l’âge").
   Puisque le français est si compliqué et qu’il faut l’inculquer à tous et toutes depuis Jules Ferry, pour n’en rebuter aucun, simplifions-le!
   Et voilà que Cavanna brandit sa plume comme un croisé aurait élevé son épée. Quoi? On veut raboter ce chef d’œuvre? On veut raccourcir ces doubles consonnes qui ne riment à rien, on veut simplifier, réduire, abréger. Et pourquoi pas reproduire un Renoir façon allégée, supprimer la moitié des instruments d’une symphonie ou bien résumer un classique de la littérature (ça c’est vu!).
   Sous le prétexte que le goût de l’effort s’est perdu quelque part vers Mai 68...
   
   A trop vouloir défendre une langue qui vit, on passe aisément pour un réac de la pire espèce, vénérant le Maréchal et une ribambelle d’idées d’un autre âge, moisies d’avoir été pensées par des cerveaux mal intentionnés à l’adresse de cerveaux mal éduqués.
   Cavanna évite ce premier écueil. En même temps, son parcours interdit de le prendre pour ce qu’il n’est pas, un peu comme seul un juif peut se permettre des blagues antisémites.
   Mais oui, l’apprentissage d’une langue, tout comme n’importe quel apprentissage demande un effort, une volonté (qui se soucie des souffrances endurées par les petits rats de l’Opéra ni des rabâchages éternels des apprentis musiciens) . On ne peut maitriser tout du jour au lendemain.
   Cavanna n’est pas contre une adaptation du français. Mais il y a des choses sur lesquelles il reste intransigeant. La ponctuation par exemple, même s’il voue au point virgule une haine incompréhensible. Dans un sens, il n’a pas tort. Le point virgule est au point ce que le cédez-le-passage est au stop. On peut vivre sans. Soit.
   En revanche, je ne le suis plus trop quand il maudit le snobisme de dire scenarii ou pizze pour parler de plusieurs scénarios accompagnés d’autant de pizzas. Surement un complexe vis-à-vis de la langue de ses parents, je ne sais pas.
   Et les anglicismes. Bien qu’il reconnaisse que ce n’est pas le principal écueil qui guette notre langue. Après tout, il y a eu autant de mots français exportés dans la langue de Shakespeare à l’époque où la France rayonnait dans le monde. Car, après tout, un mot s’impose parce qu’il accompagne une puissance qui l’exige. Demain, nous parlerons tous Chinois.
   
   Au fil des chapitre on s’amuse gaiement des incongruités de ce français qui nous surprendra toujours. J’ai même eu un instant l’envie de me remettre dans les "tables de conjugaison" (du reste ça ne me ferait pas de mal).
   On arrive au bout de cette gourmandise comme à la fin d’un repas, trop succulent pour être si court.
   Allez, les enfants, sortez un stylo et prenez une feuille à carreaux : on va faire une dictée!

critique par Walter Hartright




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