Lecture / Ecriture
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La guerre est une ruse de Frédéric Paulin

Frédéric Paulin
  La Dignité des psychopathes
  La Grande peur du petit blanc
  La guerre est une ruse

Né en 1972 Frédéric Paulin vit à Rennes. Fondateur du journal satirique "Le Clébard à sa mémère", il a publié, en 2009, un premier roman remarqué : "La Grande Déglingue".
( Source éditeur)

La guerre est une ruse - Frédéric Paulin

1992 en Algérie
Note :

   Rentrée littéraire 2018
   
   1992. Depuis les élections qui ont permis la victoire des islamistes en Algérie, les militaires ont pris le pouvoir et chassé les islamistes qui se regroupent et luttent avec leurs armes : attentats, enlèvements et meurtres d'étrangers. La sauvagerie est des deux bords, les militaires pratiquant la torture pour obtenir des informations qui leur permettraient de supprimer leurs ennemis. C'est au cours d'un interrogatoire très musclé que Tedj Benlazar, agent français de la DGSE en poste à Alger, apprend que les liens entre les deux ennemis ne sont peut-être pas aussi clairs qu'il n'y paraît. Dès lors, il tente de comprendre la situation, mais très vite sa vie semble en danger.
   
   Voilà un roman comme je les aime. Totalement ancré dans une époque historique dure et violente et dans laquelle il est parfois difficile de déterminer qui sont les bons et les méchants si tant est que l'on puisse être aussi manichéen. Les bons infiltrent les méchants et vice-versa, chacun ensuite doit donner des gages de confiance en faisant preuve de violence.
   
   Je ne cache pas un certain bémol venant du fait d'un nombre incalculable d'intervenants, des noms difficiles à retenir, tant dans les personnages fictifs que réels, qui m'a perturbé au moins au début du livre. Puis, le pli pris, je me suis fait happer par cette histoire. Frédéric Paulin est pointilleux, méticuleux et son roman fourmille de détails, d'événements, d'informations qui peuvent submerger le lecteur tout en permettant de se plonger totalement dans la période. Sans doute un peu long parfois, ce roman se lit néanmoins avec avidité et les personnages fictifs, Tedj Benlazar en tête ajoutent une dimension romanesque, un suspense quasi insoutenable, puisqu'on s'attache à eux et que l'on veut savoir si et comment ils se sortiront de ce nid de serpents.
   
   Pfff, je suis encore tout étourdi de ma lecture passionnante et étourdissante. Frédéric Paulin sait où nous mener et même si l'on connaît l'histoire des relations franco-algériennes à cette époque, ce que provoqueront les islamistes dans ces deux pays, il parvient à jouer avec nos nerfs. Sûrement bien documenté, il met en scène des personnages réels qui ont pu jouer des rôles obscurs, qui ont eu des relations douteuses. Tout cela passe par les yeux de ses créations et dans l'appellation de "roman" qui permet de s'évader un peu de la vérité, mais on sent qu'il maîtrise son sujet et que rien n'est dit ni mis dans la bouche d'un personnage par hasard.
   
   Magistral, ambitieux, un polar ou roman noir d'espionnage à ne pas rater qui commence pourtant paisiblement, mais ça ne durera pas :
   "Depuis la mosquée Émir-Abdelkader encore en chantier, le muezzin appelle au dhuhr, la prière de midi. Constantine s'apaise sous le soleil, les rues se vident, c'est comme si la ville reprenait son souffle. Là-bas, le Français est assis à la terrasse du petit café face à l'université Mentouri. Comme d'habitude. Il sirote un lekhchef, comme d'habitude." (p.9)

    ↓

critique par Yv




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Secrets de service
Note :

   Avec la chute du Rideau de fer une vague de démocratie déferla sur le monde en apportant l'espoir. Mais quand elle atteignit l'Algérie ce fut la catastrophe : les barbus arrivaient aux portes du pouvoir dès le premier tour des élections. Et catastrophe dans la catastrophe, les généraux prirent toutes les commandes d'un pays qui s'enfonçait dans la guerre civile.
   
   Le nouveau roman de Frédéric Paulin fait revivre, sur les deux rives de la Méditerranée, ces premières années de terrorisme et de chaos islamiste sur lequel certains des généraux d'Alger légitimeraient cyniquement leur dictature, aussi incroyable que cela puisse paraître aux services secrets étrangers, et en l’occurrence aux cadres de la DGSE.
   
   Parmi eux, Tejd Benlazar est le premier à prendre conscience de ce qui se trame. Mère française et père algérien, le lieutenant Benlazar est ce survivant de l'attentat qui a détruit le Drakar à Beyrouth en 1983, tuant plusieurs dizaines de soldats français. Comme si ce "tremblement de terre" ne suffisait pas, un drame familial a pourri sa vie. On va donc revivre ces années 1993-1995 en compagnie d'un héros névrosé, apprécié de son chef Bellevue — le patron de la mission militaire auprès de l'ambassade de France à Alger —, mais suspect aux yeux d'à peu près tous ses collègues français, et méprisé par ses contacts algériens du DRS.
   
   Le FIS s'étant vu barrer in extremis l'arrivée au pouvoir par la voie électorale, le GIA s'organise pour semer le chaos et multiplie les massacres. Très vite Benlazar suspecte un officier du DRS, l'ambitieux colonel Bourbia, d'avoir favorisé l'ascension de Djamel Zitouni à la tête du GIA. Mais gare à ceux qui iraient deviner une certaine collusion entre des militaires et des tueurs dans le rôle d'idiots utiles. Les témoins qui flairent l'immonde vérité doivent être liquidés. En même temps, il faut que la situation soit grave et que le péril menace le territoire français pour que les autorités de Paris comprennent que la dictature dont elles ne voudraient pas à Alger devra quand même être acceptée et soutenue pour que les islamistes soient éradiqués. C'est la Realpolitik. L'auteur s'est parfaitement documenté et de son travail résulte un roman historique fort convaincant, plein d'action, de rage, et de sang.
   
   Les soucis personnels de Benlazar croissant en même temps que le nombre des victimes des attentats, la compagne africaine du défunt Belleville, la fille blessée de Benlazar, et un belle Algéroise arrachée in extremis aux tueurs, donnent un peu d'épaisseur sentimentale à ce puissant roman d'action qui se lit d'une traite.

critique par Mapero




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