Lecture / Ecriture
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Capitaine de Adrien Bosc

Adrien Bosc
  Constellation
  Capitaine

Adrien Bosc est un écrivain français né en 1986.

Capitaine - Adrien Bosc

Le goût de l'ananas ?
Note :

   Rentrée littéraire 2018
   
   Le climat de la France de Vichy s'avérant profondément malsain pour les réfugiés, républicains espagnols, expatriés belges et polonais, révolutionnaires russes, allemands antinazis, pour les artistes surréalistes, les intellectuels et les chercheurs, d'autant plus que beaucoup étaient juifs, s'échapper par les ports du Midi, tant qu'ils n'étaient pas encore occupés par la Wehrmacht, fuir à tout prix, cela a été maintes fois décrit. Avec Capitaine, nous est donnée à suivre l'une de ces expéditions, partie de Marseille, avec escale à Oran et Casablanca avant la traversée de l'océan vers l'île de Césaire et de Glissant : la Martinique.
   
   Le 24 mars 1942, le cargo Capitaine-Paul-Lemerle quitte la France pour l'Amérique avec à son bord plus de deux-cents réprouvés au nombre desquels figurent aussi des "réfugiés économiques" tels que commerçants et banquiers israélites. On avait eu connaissance de quelques unes de ces exfiltrations, au besoin avec l'aide administrative et financière de l'organisation de Varian Fry, en lisant l'ouvrage d'Emmanuelle Loyer, Paris à New York : intellectuels et artistes français en exil (1940-1947), ainsi que Leonora d'Elena Poniatowska où l'on suivait les pérégrinations de Max Ernst.
   
   André Breton, Alfred Kantorowicz, Germaine Krull, Wifredo Lam, Claude Lévi-Strauss, Anna Seghers, Victor Serge, Henri Smajda... figurent les personnalités connues, et c'est principalement à elles que s'attache le récit d'Adrien Bosc, passant plus vite sur les anonymes, extérieurs aux Arts & Lettres. Entre Marseille et les Caraïbes, la vie s'est organisée à bord, par affinités sociales et culturelles. Le pionnier du structuralisme et le fondateur du surréalisme dialoguent sur l'œuvre d'art : on le sait par les textes qu'ils ont publiés, ici largement cités, références bibliographiques à l'appui.
   
   Sous la forme du journal de bord, puis d'un carnet d'enquête, Capitaine est un récit documentaire vendu pour roman de rentrée littéraire, sacrifiant de belle manière à la mode de la non-fiction. Adrien Bosc aime enquêter ; on se souvient de son Constellation. Le voici découvrant chez le fils d'un de ces exilés les photos prises par Germaine Krull à bord du Paul-Lemerle. Le voilà en consultation aux Archives départementales de la Martinique écœuré par le mépris des autorités de Vichy à l'égard de ces réfugiés que le chef de la sûreté traitait d' "ordures" et de "canailles". Outre son anglophobie, le commandant du Paul-Lemerle avait lui aussi sur les intellectuels qu'il transportait des opinions lourdes de préjugés.
   
   Jusqu'au milieu du livre le lecteur est loin de s'attendre à ce qui se prépare à la Martinique pour ces passagers du cargo rafistolé afin de les transporter. Au lieu d'être sinon fêtés du moins accueillis correctement les passagers sont – à l'exception d'une poignée — transférés dans une léproserie en ruines, tenus pour suspects, placés en quarantaine et surveillés par des soldats. Ce coup de théâtre rompt la monotonie du récit de la traversée. À partir de là leur destin diverge. Les uns profitent de la première occasion qui se présente et partent pour le Brésil. D'autres préfèrent attendre un paquebot pour New York. D'autres encore, plus nombreux, embarquent sur le Trujillo en direction de Saint-Domingue, c'est le cas de Breton qui ne tarde pas à figurer à la une de la presse locale et d'en remercier le dictateur. Le même paquebot emmène Victor Serge qui gagnera le Mexique par avion, car en tant que communiste le sol des Etats-Unis lui est fermé, contrairement à Claude Lévi-Strauss. L'ethnologue gagnera enfin New York après une escale à Porto-Rico où un agent du FBI l'aura longuement interrogé et scruté sa documentation d'où sortiront Tristes Tropiques et sa thèse sur les structures de la parenté chez les Nambikwara,
   
    Empruntée à Leibniz, la phrase "Nous ne pouvons connaître le goût de l'ananas par le récit des voyageurs" sert d'incipit et de conclusion. Elle éveille sûrement davantage la curiosité que la platitude du titre retenu. Puisque la Martinique en produit, c'eut été un beau titre, "le goût de l'ananas..."

critique par Mapero




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