Lecture / Ecriture
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Le train d'Erlingen ou La métamorphose de Dieu de Boualem Sansal

Boualem Sansal
  Le village de l'Allemand ou le journal des frères Schiller
  Harraga
  Rue Darwin
  Le serment des barbares
  2084 - La fin du monde
  Poste restante : Alger
  Le train d'Erlingen ou La métamorphose de Dieu

Boualem Sansal est un écrivain algérien né en 1949.
Après une formation d'ingénieur et un doctorat d'économie, il a été enseignant, consultant, chef d'entreprise et haut fonctionnaire au ministère de l'Industrie algérien. Il est limogé en 2003 pour ses prises de positions critiques contre le pouvoir en place particulièrement contre l'arabisation de l'enseignement.
Il vit toujours en Algérie.

Le grand prix de la francophonie lui a été attribué par l'Académie Française.

Le train d'Erlingen ou La métamorphose de Dieu - Boualem Sansal

Kafka, Thoreau, Buzzati
Note :

   Rentrée littéraire 2018
   
   Ce livre de Boualem Sansal est un cri d'alarme et je me demande s'il sera entendu. Je suis assez pessimiste quand je vois tout le monde faire comme si de rien n'était. Ce roman ne semble pas avoir été l'électrochoc qu'il faudrait, que l'auteur sans doute, espérait. Je pense que c'est parce qu'il n'a pas été assez "ressenti". Il aurait peut-être fallu du premier degré, de l'épidermique. Nous sommes dans le cérébral, le réfléchi. Ça fera moins de bruit.
   
   Un prologue, deux parties, chacune suivie de plusieurs notes de lecture, un épilogue, un post-scriptum. Cela fait beaucoup me direz-vous. En effet, mais cette construction est habile et sert bien son but. La construction du roman s'éloigne notablement des cadres habituels de la narration romanesque et peut dérouter, mais ainsi est le chemin de la vérité, bien fait pour nous perdre."
   
   Après donc, un court prologue pour nous mettre en condition, la première partie, "la réalité de la métamorphose", nous conte ce qu'il advint de Ute Von Ebert, richissime héritière et femme d'affaire, habitant Erlingen, charmant village de Bavière. Enfin, en temps normal. Mais justement, rien n'est normal au moment où nous la découvrons. Un ennemi étrange, mal identifié (l'a-t-on même vu?) envahit tout le pays, peut-être même l'Europe. Le monde ? On ne sait. Les informations manquent presque totalement. Il gagne du terrain par encerclement, étouffement, pourrait-on même dire. On imagine tout, on ne sait rien, il est partout une fois passé les limites du village et l'on ignore quelles sont ses intentions exactes. Pourtant, tout le monde pense avoir compris qu'il n'aura de cesse d'avoir étendu son contrôle à la totalité du territoire. Le pouvoir officiel est d'autant plus totalement désarmé face à ce nouveau mode d'agression, qu'il est miné par la corruption et le seul culte de l’intérêt personnel. Par sa fortune et son caractère, Ute Von Ebert, malgré son âge avancé, est aux première loges et, en partie, aux commandes de ce qui se joue. Le lecteur surpris de découvrir ce monde étrange, apprend tout cela par les lettres qu'Ute écrit à sa fille Hannah, vivant à Londres, bien qu'elle ne puisse les lui envoyer, tout contact avec l'extérieur étant rompu.
   
   La seconde partie, "la métamorphose de la réalité", nous fait découvrir une histoire bien différente. Léa, qui vit à Londres, vient d'apprendre l'agression très grave dont sa mère a été victime dans le métro parisien et qui met sa vie en danger. Elisabeth Potier est maintenant dans le coma. Elle est une prof d'allemand qui agrémente sa retraite en étant préceptrice d'une petite Allemande que sa famille richissime ne sait pas éduquer. Elle vit dans une cité où elle a vu les islamistes imposer leur loi et leurs règles et où les libertés ne sont plus du tout respectées, toute désobéissance aux dictats extrémistes exposant à de graves dangers. Face à cette situation, ni la police, ni l'état français ne font rien, se limitant au contraire à minimiser tout ce qui s'y passe. Pris entre des voyous qui imposent et interdisent ce que bon leur semble et une police qui nie le problème, les citoyens n'ont que le choix entre la soumission (bonjour, M. H.) et la fuite. Elisabeth n'était pas encore partie...
   
   Nous découvrirons peu à peu les liens entre les deux histoires et aurons à y réfléchir.
   
   Il me semble plus juste de dire que ce roman est "complexe", plutôt que "difficile". Car qu'y aurait-il de difficile ? Vous lisez les deux parties comme on vous les raconte, chose que vous n'aurez aucun mal à faire. Et tout le monde est en mesure de comprendre les deux histoires. La complexité, c'est d'être capable de saisir toutes les implications, les réflexions qui en découlent. Là, chacun fera selon ses moyens et de toute façon, tout le monde progressera par cette lecture que je vous conseille vivement.
   
   "Il ne s'agit pas de combattre un ennemi mais de démonter une fantasmagorie dont nous ne voyons que la partie émergée, que l'on découvre si profondément enfouie dans son inconscient que l'on voudrait plutôt l'aider à s'en guérir qu'à la combattre. Il saute vite aux yeux que l'outil de démontage ne peut être qu’une autre fantasmagorie aussi puissante. Qui va l'inventer, qui saura la manipuler ? Des penseur des l’extrême peut-être, des contre-prophètes si le moule qui les fabrique existe."
    ↓

critique par Sibylline




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Un feu d'artifice !
Note :

   S'il fallait résumer d'une formule le nouvel opus du romancier de Boumerdès, on pourrait évidemment ne retenir que son plaidoyer frontal contre les islamistes. Mais ce serait trop simple, tant il est manifeste que l'auteur trouve son plaisir dans les constructions compliquées et les hommages à une pléiade d'écrivains. De tous les romans de Boualem Sansal, celui-ci n'est-il pas à la fois le plus engagé, le plus littéraire, le plus chargé d'histoire et le plus complexe par sa forme ?
   
   Le plus engagé assurément. Dans la fiction de la petite ville d'Erlingen coupée du monde et comme assiégée par une force obscure, aussi bien que dans la seconde partie qui fait référence aux attentats terroristes de 2015, l'auteur pourfend la menace criminelle qui s'insinue dans nos démocraties fatiguées, celle des "Serviteurs" qui pratiquent l'endoctrinement — "tout commence là" — et font de la soumission à leur dieu l'unique raison de vivre, mais c'est un dieu qui s'est effondré dans le mal. Dans chaque partie ce sont deux vieilles dames qui s'emparent du flambeau de la résistance au nom des valeurs de la civilisation, contre la lâcheté des autorités et l'indifférence ou l'anomie de beaucoup.
   "Le hic est là, le monde policé auquel nous appartenons n'a pas d'ennemi, pas de vraie religion à défendre, pas de cause sacrée à invoquer au lever et au coucher du jour, pas de rituel d'initiation, ni de héros à sacrifier, de martyrs à honorer, ni simplement de force dans le poignet pour faire sonner le tocsin et de fermeté combative dans la voix pour appeler à l'honneur, c'est de ça qu'il meurt, d'absence de vie dans les gènes." (pages 110-111).
   
   Le plus littéraire aussi. Si la parabole de 2084 s'entendait par rapport à l'œuvre dystopique de George Orwell, ici Boualem Sansal n'hésite pas à utiliser des œuvres littéraires importantes, à commencer par La Métamorphose de Franz Kafka. On sait que Gregor Samsa s'est changé en une espèce de gros insecte puant : nous y voilà avec la métamorphose dont s'indigne Ute von Ebert, mais ici c'est "un phénomène collectif", "un mystère archaïque surgi du néant", bref "un mal incurable" qui la cerne. L'attente qui se joue à Erlingen n'est pas sans rappeler celle de Drogo dans le Désert des Tartares de Dino Buzzati. Sansal se fait critique littéraire avec une présentation du roman de Constantin Virgil Gheorghiu, Les Immortels d'Agapia, parce qu'il contient une réflexion sur le crime et le mal... Ute von Ebert, toujours elle, "se métamorphose en rêve en super-héros", met sur pied une résistance citoyenne inspirée de La désobéissance civile, œuvre de Henry David Thoreau "réincarnation de Rousseau dans le Nouveau Monde"... Ute von Ebert collectionne les livres mystérieux comme Le manuscrit de Voynich et surtout Le Traité des trois imposteurs — une charge contre les religions monothéistes et la crédulité — qu'on attribua aussi bien à l'empereur Frédéric II qu'à Spinoza avant qu'en 1777 le baron d'Holbach ne diffuse sous son nom une version du siècle des Lumières.
   
   Le plus chargé d'histoire. Rien à voir avec le détournement de la religion : le thème des migrations est central. La narratrice de la première partie, qui passe pour être Ute von Ebert la richissime héritière, évoque ses ancêtres, et en premier lieu Ernst Ebert dit "le clodo" ou "le bandit" qui s'embarqua à Bremerhaven sur le trois-mâts Die neue Hansa et débarqua à New York le 28 février 1832 pour chercher fortune en Amérique. De même Léa, la seconde narratrice, rapporte que sa mère Élisabeth Potier, la prof' d'histoire du 9.3, a découvert à Brême l'histoire des ancêtres de la jeune Cornelia — pour qui elle a été engagée en tant que préceptrice et aide scolaire — : ainsi Viktor Tamas von Hornerberger était lui aussi parti de Brême, et sur le même bateau, pour trouver la fortune au Nouveau Monde, avant de piocher à pleines mains dans les mines sud-africaines. Une visite au Musée de l'émigration de Bremerhaven (Deutsches Auswandererhaus) (https://dah-bremerhaven.de/) semble avoir joué un rôle important dans la mise en chantier de cette fiction !
   
   Le plus complexe par la forme, enfin. Sur une base de roman épistolaire, Ute von Ebert adresse à sa fille Hannah bloquée à Londres des courriers dramatiques sur la situation à Erlingen, en même temps qu'elle rédige à son intention des notes pour qu'elle en fasse un roman... Un train doit venir de la capitale du Land, mais au lieu de porter secours à la ville assiégée sous la menace d'un péril mortel, il pourrait n'évacuer que les plus riches ou les plus malins de ses habitants, à supposer que les élites en place ne s'enfuient pas lâchement. Dans un retournement inattendu de la narration, c'est ensuite Léa Potier qui reprend la plume et dévoile au lecteur la véritable auteure de la première partie, en même temps que les aventures de sa mère à Brême, son retour dans sa cité de banlieue parisienne hantée par les islamistes fanatiques et agressifs. Voilà donc la première partie confirmée comme vaste métaphore de ce fléau que la mère de Léa a trouvé en travers de son chemin juste après le 13 novembre 2015 au retour d'un pèlerinage au Bataclan. Ainsi les deux couples mère-fille n'en faisaient-ils qu'un et "Hannah n'existait que comme rêve dans la tête d'un autre rêve nommé Ute".
   
   Du grand art donc, même et surtout si ce livre déconcerte les lecteurs.

critique par Mapero




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