Lecture / Ecriture
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Un monde à portée de main de Maylis de Kerangal

Maylis de Kerangal
  Naissance d’un pont
  Corniche Kennedy
  Dès 05 ans: Nina et les oreillers
  Tangente vers l'est
  Ni fleurs ni couronnes
  Réparer les vivants
  A ce stade de la nuit
  Chemins de tables
  Un monde à portée de main

Maylis de Kerangal est une éditrice et écrivaine française née en 1967.

Un monde à portée de main - Maylis de Kerangal

Rester de marbre ?
Note :

   Rentrée littéraire 2018
   
   Maylis de Kerangal reste fidèle à sa vocation de fonder ses livres sur les métiers de ses contemporains. Après le cuisinier de Chemins de table et les professions médicales de Réparer les vivants, voici l'heure des artistes du pinceau, avec le temps de la formation et cinq premières années d'expérience professionnelle.
   
   La jeune Paula Karst, jusqu'ici "assez glandeuse", a trouvé sa voie dans une école de Bruxelles où "elle apprend à voir". Elle a assimilé l'art du trompe-l'œil, l'art de faire surgir un marbre magnifique sur un mur quelconque, ou bien "apprendre à imiter le bois". Elle sera peintre de décor. Cette école lui a aussi permis de connaître Laura la rebelle et Jonas qui semble un puits de science.
   
   Le livre s'étend plus longuement sur les débuts de Paula dans la profession, autrement dit sur les chantiers les plus variés où ses techniques font merveille : villa de Portofino à décorer d'un "vestibule en paonazzo", décors de série télévisée à Moscou, décors de film à Cinecittà, et pour finir le chantier de Lascaux IV — qui de tous est le plus détaillé et le plus passionnant.
   
   Sans compliquer la chronologie du récit puisqu'ici c'est presque linéaire, la qualité d'écriture de Maylis de Kerangal n'est plus à démontrer. Avec cet opus éclate encore mieux son savoir-faire, sa façon de donner un corps aux personnages, à leurs actions. Elle fait ressentir les efforts physiques déployés par Paula au travail.
   "[Elle] stabilise enfin une couleur lavée des références, puis se relève, ankylosée, la tête lui tourne un peu et ses genoux craquent, elle accroche le bac à peinture contre la tablette de l'escabeau, se hausse sur la dernière marche, et debout à deux mètres du sol, un foulard noué sous la queue-de-cheval à la manière d'une paysanne, d'une éclaireuse, d'une pin-up des années cinquante, une main l'assurant et l'autre peignant — épaule basse, bras levé en angle à quarante-cinq degrés à partir du coude afin d'éviter toutes ces saloperies de tendinites, de capsulites ou “épaules gelées” —, elle peint."
   
   Il y a aussi quelque chose qui happe le lecteur, c'est la maîtrise de la documentation concernant les décors, les pigments, le travail mi-artisanal mi-artistique. Cet extrait illustre les longues phrases de Maylis de Kerangal quand il y a de beaux effets à transmettre ou ensuite une riche matière à confier au lecteur.
   "Elle repense à ce bleu que l’on obtenait au Moyen Âge dans des fioles emplies d’essence de bleuet coupée avec du vinaigre et “de l’urine d’un enfant de dix ans ayant bu du bon vin”, et à cet outremer que l’on finit par utiliser aux premiers temps de la Renaissance en lieu et place de l’or, mais qui était plus éclatant que l’or justement, et plus digne encore de peinture, un bleu qu’il fallait aller quérir au-delà de la mer, derrière la ligne d’horizon, au cœur de montagnes glacées qui n’avaient plus grand-chose d’humain mais recelaient dans leurs fentes des gouttelettes cosmiques, des perles célestes, des lapis-lazuli que l’on rapportait dans de fines bourses de coton glissées sous la chemise à même la peau ; les pierres pulvérisées à l’arrivée sur des plaques de marbre, la poudre obtenue versée dans un mortier puis mélangée selon la recette avec “du blanc d’œuf, de l’eau de suc de la gomme arabique, ou de la résine de prunier, de cerisier — de la merdaluna comme on disait alors à Venise — et broyée plus finement encore avec de l’eau de lessive, de la cendre, du sel d'ammoniac” avant d'être finalement filtrée dans une étoffe de soie ou de lin…" (Extrait, pages 138-139).
   
    Le thème de la mer, cher à l'auteure, n'est bien sûr pas oublié. C'est l'écaille de tortue qu'il faut rendre pour l'examen de fin d'année, c'est l'histoire des roches sédimentaires d'une carrière belge visitée sous la conduite de Jonas, — "un modèle de récif corallien en dôme, une structure de toute beauté créée par des colonies de coraux (…) sous un climat tropical, dans des eaux chaudes, claires et peu profondes, il y avait des millions d'années…" — c'est aussi la vidéo de Laura partie plonger à la Réunion, visionnée par Paula à Lascaux en attendant le retour de Jonas. Car il faut bien un peu de sentiment et de sexe pour ne pas assécher l'intérêt du lecteur avec l'accumulation des pots de peinture, des spatules, des pinceaux et des marbres fussent-ils de Carrare ou de Cerfontaine.
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critique par Mapero




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L'art du trompe-l’œil
Note :

    Maylis de Kerangal aime à explorer les univers particuliers qui nous entourent.
    Dans son dernier roman de la rentrée littéraire, elle nous emmène cette fois, découvrir celui du trompe-l’œil dans la peinture et nous pose ainsi la question: "fait-on de l'art quand on copie le monde ?", et bien sûr raisonne en parallèle la position de l'écrivain face à la fiction.
   
    Paula, la narratrice est inscrite dans une école de peinture à Bruxelles. Elle se lie d'amitié avec Jonas, son colocataire, et Kate. Leurs histoires vont se mêler tout au long du récit mais c'est par Paula que le lecteur suit leurs parcours.
   
    La connaissance de la technique du trompe-l’œil dans cette école est très intense et demande une force physique étonnante ainsi qu'une attention finalement toute saisissante à ce qui nous entoure.
    Car pour copier le marbre ou le bois, il faut connaître son origine, il faut apprendre le monde.
   
    L'auteur donne la parole à une toute jeune femme, un peu paumée au début, qui entre en peinture pour mieux entrer dans la vie. Et ça fonctionne bien.
    Nous suivons l'apprentissage de ces jeunes artistes et assistons aux difficultés rencontrées quand ils commencent leur travail.
    Avec leurs expériences très différentes, de l'appartement cossu aux décors de théâtre en passant par les studios de Cineccita, l'auteur nous invite dans une découverte artistique très cadencée qui ne lasse pas.
    Comme un écho à la création et aux origines du monde, Paula finalisera son expérience par sa participation au fac-similé de la grotte de Lascaux.
   
    "Un monde à portée de main" est écrit dans un style vif et précis, nous faisant ainsi voyager dans le temps grâce à l'art mystérieux et envoûtant du trompe-l’œil et de la trajectoire de ces jeunes artistes prometteurs.
    Très réussi.
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critique par Marie de La page déchirée




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Lascaux
Note :

   Roman d’apprentissage : Paula Karst, jeune étudiante de 19 ans, trouve sa voie : l’école de peinture de décor à Bruxelles, où elle apprend le trompe-l’œil en une année de travail intensif.
   
   Après ses études, pendant les quelles elle se lie avec Kate, très farfelue, et Jonas, très doué, elle débute comme créatrice de décors : un ciel dans la chambre d’un enfant, des palais au nord de l’Italie, des décors de cinéma à Cinecitta, puis le chantier de Lascaux 4 où l’on recrée en fac-similé les peintures de la fameuse grotte, abîmée dont on ne peut plus faire visiter l’original au public.
   
   Le roman débute de façon classique par un portrait de Paula de pied en cap, et en situation: nous la visualisons : grande, dynamique, pleine d'énergie, vacillant sur des talons hauts, aimant le froid et le vent sur sa peau. De ce qui est un apprentissage plutôt aride, l'auteur réussit à faire une conquête exaltante, un parcours exceptionnel, comme si Paula et ses amis escaladaient l'Everest. C'est d'autant plus étonnant qu'elle nous détaille toutes les phases de l'initiation, les différents types de matériaux à reproduire sur une surface et les façons de les colorer pour créer l'illusion. Car ces patients artisans seront des illusionnistes, des magiciens! Des artistes...
   
   Nous retournons sur terre lorsque subitement vers la fin du récit, le père de Paula (jusqu'alors une silhouette sans épaisseur, en toile de fond) prend la parole pour raconter son après-midi en famille à la grotte de Lascaux ("la vraie") lorsqu'il était enfant . Ce bref récit, unique dans tout le roman par sa banalité, sa facture de petit drame familial (un gamin tente de faire un graffiti sur le mur, se fait gronder, tout le monde est privé de glace!) fait apparaître les parcours de Paula et ses amis nimbé de sublime, jusque dans leur vie quotidienne.
   
   Les phrases sont longues, mais n'en ont pas l'air, tant les virgules nombreuses et la syntaxe simple, les assouplissent, les font couler sans heurt. Bien sûr, il y a tellement de vocabulaire savant qu'il faudrait se faire un répertoire. En ces temps où le roman est majoritairement centré sur la vie sentimentale du personnage principal, et les malheurs que lui infligent ses ascendants et descendants, on ne peut que saluer un récit comme celui-là où l'on se tourne vers l'extérieur, le monde, les découvertes qu'on peut y faire.

critique par Jehanne




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