Lecture / Ecriture
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Le Monarque des ombres de Javier Cercas

Javier Cercas
  A la vitesse de la lumière
  Les Soldats de Salamine
  Les lois de la frontière
  Le Monarque des ombres

Javier Cercas Mena est un écrivain espagnol né en 1962.

Le Monarque des ombres - Javier Cercas

Un fervent phalangiste, un franquiste fervent
Note :

   Rentrée littéraire 2018
   
   Une famille franquiste c’est lourd à porter, Javier Cercas appartient à une famille de ce genre. Depuis toujours il a envie et besoin d’écrire sur sa famille, sur son grand-oncle :
   "Il s’appelait Manuel Mena et il est mort à l’âge de dix-neuf ans au cours de la bataille de l’Èbre. Sa mort advint le 21 septembre 1938, à la fin de la guerre civile, dans un village du nom de Bot. C’était un franquiste fervent, ou du moins un fervent phalangiste, ou du moins l’avait-il été au début de la guerre (...) il fut le héros officiel de ma famille."
   

   Comment écrire sur sa famille ? L’auteur fait le choix de l’enquête, enquête autour du héros de la famille, Manuel, l’oncle adoré de sa mère, enquête dans la petite ville d’Ibahernando berceau des Cercas.
   
   Javier Cercas pour comprendre va interroger les anciens, ceux qui ont fait le choix du franquisme, ceux qui a contrario ont combattu dans les rangs républicains. Il reconstitue le parcours de Manuel Mena.
   
   Il interroge les archives, livre des faits bruts : des dates, des faits. Il questionne les photos familiales, pour dresser un portrait sans fard qui peut à tout moment faire tomber le héros de son piédestal.
   
   Le livre est aussi l’interrogation de Cercas sur le bien fondé d’un tel livre, comprendre les choix terribles qui se sont offerts à cette génération, les erreurs commises, le nationalisme exacerbé, l’impression de redonner la fierté aux pauvres, l’envie de livrer un juste combat et pour finir avoir servi un régime à l’opposé, un régime de terreur et d’exactions.
   
   Il y a des pages magnifiques dans ce livre, le symbole de la maison où fut soigné Manuel Mena est fort et beau. Le tableau de ce village en 1938 est passionnant, ces habitants pauvres mais qui croient qu’ils ont quelques privilèges durement gagnés et vont faire le choix du franquisme pour les protéger.
   
   Manuel est le représentant de ces hommes incapables de comprendre que le nouveau régime va les renvoyer à leur misère et que seule la République aurait pu les défendre.
   On sent à travers le récit et l’histoire familiale, la faille que représente le franquisme encore aujourd’hui.
   
   Ce livre est le récit des erreurs commises par une génération, de l’ambiguïté des choix. Que faire de ce passé si pesant ?
   
   En lisant Javier Cercas j’ai repensé au film magnifique : Lacombe Lucien, comment on choisit la mauvaise cause, au livre de Marie Chaix Les Lauriers de Constance et la culpabilité d’appartenir à une famille de collaborateurs.
   
   Sur le sujet de la guerre d’Espagne vous trouverez ici plusieurs chroniques
   Lune de loup de Julio LLamazares
   Le Gué de Ramon Sender
   Instants de guerre de Laurie Lee
   Sans oublier bien sûr Les Soldats de Salamine de Javier Cercas ou Hommage à la Catalognede George Orwell
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critique par Dominique




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Le héros caché
Note :

   "– Tu vas encore écrire un roman sur la guerre civile ? T'es con ou quoi ?" insiste son ami le cinéaste David Trueba. Il est vrai que Javier Cercas s'est fait connaître avec Les soldats de Salamine où un soldat républicain sauvait la vie d'un intellectuel phalangiste dans les derniers jours de la guerre. Mais ici, il s'agit d'un membre de la famille de l'auteur, un grand oncle, qu'on nous présente dès l'incipit : "Il s'appelait Manuel Mena et il est mort à l'âge de dix-neuf ans au cours de la bataille de l'Èbre. Sa mort advint le 21 septembre 1938, à la fin de la guerre civile, dans un village catalan du nom de Bot."
   
   Comme souvent chez Cercas, le livre consiste en une enquête de terrain, associant ici amis ou membres de la famille, archives militaires, et érudits locaux. Le démarrage est hésitant car l'écrivain n'est pas persuadé de vouloir écrire l'histoire du sous-lieutenant engagé au 1er tabor de tirailleurs d'Ifni, dont la famille essentiellement franquiste avait fait son héros, un héros très prisé de la mère de l'auteur. Il s'écoule au moins trois ans entre les premières recherches au village déshérité d'Ibahernando, berceau des Cercas en Estrémadure, et l'aboutissement de l'enquête sur les lieux où le jeune soldat passa ses dernières heures. L'écriture fait habilement alterner les étapes de l'enquête historique et la reconstitution de la vie du jeune homme emporté dans l'aventure de la Phalange au côté de Franco alors qu'il s’apprêtait à entamer des études supérieures.
   
   L'intérêt de ce livre consiste essentiellement en ce qu'il est une illustration de ce courant qui conduit l'Espagne d'aujourd'hui sur les traces d'un passé controversé et clivant, longtemps caché par commodité après l'avoir été par la répression et la terreur. C'est aussi la question de la transmission de la mémoire dans la famille au sens large. Enfin, l'auteur se ré-enracine lui-même dans un village loin de la Catalogne urbanisée où il vit, dans une société rurale et une époque dont il comprend peu à peu les pesanteurs économiques et morales.
   
   Bien que Javier Cercas se targue de ne pas faire de Littérature, il nous donne la clé du titre de son "roman". Le jeune Manuel Mena fauché à la fleur de l'âge dans un engagement qui épargne la vie des siens ne s'apparente-t-il pas à l'Achille d'Homère qui a eu une belle mort, "kalos thanatos" disaient les Grecs ? Il revient à l'auteur qu'à la fin du Chant XI de l'Odyssée, Ulysse visitant Achille dans la cité des morts s'adresse à lui comme au "monarque des ombres" et qu'Achille répond : "j'aimerais mieux être sur terre domestique d'un paysan / fût-il sans patrimoine et presque sans ressource / que de régner ici parmi ces ombres consumées" (selon la traduction de Philippe Jacottet). Ainsi Javier Cercas serait cet Ulysse qui a fait un beau voyage dans le passé et les archives et qui revient humblement vers les vivants les bras chargés de son nouvel ouvrage.

critique par Mapero




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