Lecture / Ecriture
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L’écart de Amy Liptrot

Amy Liptrot
  L’écart

L’écart - Amy Liptrot

Lumières de la ville, lumières des îles
Note :

   Rentrée littéraire 2018
   
    Première roman de cette jeune écossaise, journaliste et donc auteur de ce livre très autobiographique.
    Vingt-huit chapitres pour ce livre de plus de 330 pages.
   
    Dans le prologue trois personnages se croisent dans un aéroport, elle descend de l’hélicoptère avec sa fille tout juste née sur ses genoux. Lui, est sanglé et mis sous calmants. La petite fille est la narratrice de ce très beau texte.
   
    Une vie en trois époques, la première sur une des îles de l’archipel des Orcades, la vie de famille n’est pas des plus sereines, le travail à la ferme est dur. Elle travaille comme femme de ménage sur une plateforme pétrolière.
   
    Seconde époque, les lumières de la ville, Londres et ses excès, la drogue et surtout la boisson, la vie de bohème et une addiction de plus en plus forte, le début de la déchéance. Le point culminant de ses soucis, la perte quasi-simultanée de son petit ami qui la quitte, de son travail et de son logement.
   
    S’accrocher et tenter en désespoir de cause les "Alcooliques anonymes", tenir jour après jour, se battre malgré les tentations et les doutes.
   
    Troisième période, retour aux sources, la lumière austère de l’île natale, le combat contre les vieux démons, l’abstinence totale, lutter d’arrache-pied.
   
    Puis l’éclaircie enfin par la découverte ou la redécouverte des charmes de l’archipel, de sa faune et de sa flore, et l’étude des oiseaux.
    Le rayon de soleil dans cette région où pourtant il ne brille guère.
   
    De très belles descriptions des paysages de ces îles loin du tourisme de masse, des lieux qui sont de plus en plus désertés du fait de la dureté des conditions d’existence au quotidien.
   
    Un très beau portrait de femme, sans concession envers elle-même. Ses combats contre ses addictions, la crainte de replonger même plusieurs mois après et un changement complet d’environnement et un retour aux sources.
   
    Un excellent récit très bien raconté à la première personne du singulier. Une écriture mêlant la rigueur du journaliste et la douceur de la romancière sans oublier l’âpreté des différentes vies de l’auteur.
    Une grande leçon de courage et de modestie.
   
    Extraits :
   - Chaque année, à la fin de l'hiver, les prés sont d'un brun délavé. L'écart paraît évident et stérile, mais je connais ses secrets.
   
   - Le monstre se tordit de douleur et secoua la tête avec tant de vigueur qu'il cracha ses dents par centaines, formant ainsi les îles Orcades, Shetland et Féroé.
   
   - L'alcool que j'avalais depuis des années m’érodait comme le fracas répété des vagues contre les falaises, et ma santé s'en ressentait.
   
   - J'avais vidé une pinte, puis une seconde, avant de m'emparer de mon stylo pour lui confier ma terreur de voir l'alcool nous séparer.
   
   - Quand j'ai quitté la maison pour entamer des études à l'université, ma consommation d'alcool n'avait rien d'inhabituel pour mon âge. Les lendemains de fête n'étaient pas aussi atroces qu'ils le deviendraient par la suite.
   
   - L'alcool me séparait de lui et du reste du monde. Je me déconstruisais, verre après verre.
   
   - J'avais cessé de boire pour faire quelque chose de ma vie, pas pour passer mon temps à raconter que j'avais cessé de boire.
   

    Titre original : The Outrun (2016)
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critique par Eireann Yvon




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Se reconstruire aux Orcades
Note :

    Jeune auteure écossaise, Amy Liptrot révèle dans ce premier roman publié en 2018 et déjà récompensé de deux prix, toute la puissante beauté des Orcades, sa terre natale. Météo, faune, flore, astronomie et archéologie, tous les aspects des îles s'invitent sous sa plume, comme pour inciter le lecteur à expérimenter "l’écart", cette bande côtière non défrichée, point de départ de sa reconstruction. Sans complaisance sur elle-même, la romancière tente de se comprendre pour mieux se retrouver, à travers une écriture réaliste qui ne le cède qu’à l’évocation des légendes locales.
   
   Enfant "courageuse et téméraire", la jeune adolescente prenait plaisir à provoquer par ses comportements et ses propos. Son caractère bien trempé s’était forgé sur la terre tempétueuse des Orcades où elle "côtoyait l’abîme" du haut des falaises. Borderline, toujours à la recherche de sensations fortes, elle avait découvert à l’adolescence les plaisirs de l’alcool et des champignons magiques. À dix-huit ans elle rêvait "de confort et de glamour" loin de la ferme familiale. Partie étudier à Londres, ville "chère et surpeuplée", qui "attire tous ceux qui rêvent de succès et de changement", elle se jeta à corps perdu dans l’alcool et l’ecstasy et perdit peu à peu travail, logement et amant, franchissant toutes limites : "l’alcool avait pris possession de mon existence" reconnaît-elle. Après trois mois de cure de désintoxication et grâce aux Alcooliques Anonymes elle parvint à ne plus boire. Son père ayant besoin d’aide elle revint aux Orcades, pays du vent, domaine de nombreux oiseaux tels les sternes, les courlis, les huitriers-pies. Honteuse d’avoir échoué à trouver sa place à Londres, Amy cherchait une autre voie. Elle fut peu à peu séduite par "l’enchantement que nous procure le spectacle de la nature", recherchant toujours les extrêmes car "n’est-il pas merveilleux de vivre constamment au bord du monde ?". En compagnie de deux ornithologues elle marquait les oiseaux, traquait le râle des genêts, superbe et très rare. Installée sur l’îlot de Papay, elle retrouva une vie sociale grâce à la bienveillance des habitants. La marche, les bains de mer apaisaient les tensions intérieures et l’anxiété dues à l’abstinence. En outre, Internet, "son vrai chez moi", l’aidait à comprendre cette nature et à explorer les lieux limitrophes absents sur Google Map. Après la ferme, après Londres, Amy avait découvert la troisième voie salvatrice: "je trouve maintenant mon bonheur et mon ivresse dans le monde qui m’entoure" note-t-elle. Ainsi l’auteure a échappé à son propre naufrage et peut réinventer sa vie. Après deux années de sobriété, "seule et heureuse de l’être, je poursuis ma route", sur un territoire extrême car "les limites , c’est mon domaine".
   
   C'est un beau récit de guérison, preuve que l’on peut se libérer de ses addictions pour peu que l’on trouve sa voie. C’est aussi une ode au pays natal et l’occasion de faire découvrir la beauté sauvage des îles écossaises. L’écart en vaut la peine.

critique par Kate




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