Lecture / Ecriture
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Les Calebasses brisées de Nicole Mballa-Mikolo

Nicole Mballa-Mikolo
  Les Calebasses brisées

Les Calebasses brisées - Nicole Mballa-Mikolo

Polygamie africaine
Note :

   Tomber sur les preuves de l'infidélité de son mari, combien de femmes n'ont pas vécu cette expérience ? Combien de femmes ne se sont pas senties trahies, blessées, humiliées, révoltées, après avoir découvert que leur homme les trompait, pire qu'il était même sur le point d'épouser sa maîtresse, son "deuxième bureau". Dans un pays où la polygamie est autorisée, les hommes ont peu de scrupules à officialiser leur relation avec leur(s) maîtresse(s). D'ailleurs quel homme se contenterait d'une seule femme ? Tous les arguments sont bons pour justifier le manque de constance des hommes, au point que la fidélité à son épouse passe pour une anomalie tandis que l'infidélité serait la règle. "Quelle femme dans notre pays pourrait se targuer d'avoir son mari à elle toute seule ?" demandent la mère et la grand-mère de Ngawali, l'héroïne des Calebasses brisées, premier roman de Nicole Mballa-Mikolo.
   
   Et les femmes n'ont qu'à accepter cet état de fait, ou alors elles n'ont qu'à se faire la guerre entre elles si l'une tient à déloger l'autre. Mais elles aimeraient bien pouvoir donner une bonne leçon à celui qu'elles considèrent comme le véritable responsable de cette situation, celui qui orchestre sa double vie dans leur dos et qui les met ensuite devant le fait accompli. Celles qui n'ont pas l'intention de rester là sans rien faire, surtout après avoir trimé pendant des années et des années, après avoir tout donné, tout investi pour le bien-être de leur foyer, méditent leur vengeance. Chacune agit en fonction de son tempérament, de sa sensibilité, de sa personnalité... Que va donc faire Ngawali pour ramener Mawandza sur le droit chemin ?
   
   Les femmes, pour défendre leurs droits ou leur honneur, ne peuvent pas compter sur la loi, car les lois sont faites de manière à privilégier les hommes, au détriment des femmes : c'est ce manque d'équité que dénonce l'auteure dans son roman. Les hommes se donnent tous les droits et les femmes en ont peu. Lorsqu'on s'intéresse par exemple à l'article concernant l'adultère, la différence est criarde :
   "Ah, la loi : c'est peu dire qu'elles ne plaident pas pour les femmes. Prenons l'exemple de l'adultère, qui fait partie des principales causes de divorce. Notre réglementation dit que l'époux peut demander le divorce s'il prouve que sa femme a eu une relation avec un autre homme. Mais que la femme qui estime que son mari la cocufie doit prouver que le bonhomme a eu une relation suivie avec une femme et qu'il a commis l'acte d'adultère plusieurs fois en un même lieu. Donc : si moi je trompe mon épouse dans la même chambre d'hôtel avec des femmes différentes, il n'y a pas de problème. Et si j'ai une liaison avec une femme autre que la mienne et l'on se rencontre chaque fois en un nouveau lieu, je n'ai aucun souci à me faire. Et question de montrer que l'homme possède vraiment sa femme, elle peut être condamnée à la suite d'une accusation uniquement verbale de son mari." (Les Calebasses brisées, page 130)
   

    Le Congo, où Nicole Mballa-Mikolo réside depuis une dizaine d'années, n'est pas nommé, mais la réglementation à laquelle les personnages font référence semble bien la réglementation congolaise. De nombreux indices permettent de situer l'action du roman au Congo-Brazzaville, plus précisément à Pointe-Noire. L'histoire se déroule dans une ville située au bord de la mer ; il est fait mention du "franc CFA pas suffisamment costaud" (p. 11) et des "expatriés venus travailler sur les plateformes pétrolières" (p. 13). Les personnages se désaltèrent en prenant "une Ngok ou une Primus" (p. 93), des bières typiquement congolaises ; ils empruntent le "fula-fula" (p. 61) pour se déplacer dans "la ville océane" (p. 61). Même leurs noms sont explicites. Le nom de la belle-sœur de Ngawali, Timimbi, répond bien au portrait qui est fait d'elle : c'est une femme mauvaise, manipulatrice... Elle a véritablement un mauvais cœur comme le laisse deviner son nom. "Timimbi" est en effet la contraction de "Tima yimbi", en Kituba, langue nationale privilégiée à Pointe-Noire, et qui veut dire "mauvais cœur". La grand-mère est appelée "Kôko", autrement dit "mamie" en Kituba.
   
   Suite au comportement de Mawandza, un conseil de femmes se réunit pour trouver la solution à l'infidélité de Mawandza, de l'autre côté un conseil d'hommes essaie de faire comprendre à Mawandza qu'il serait beaucoup plus salutaire pour lui de changer d'attitude. Le roman est construit autour de ces deux conseils et des exemples qui sont évoqués de part et d'autre, des exemples qui pourront peut-être paraître à certains lecteurs comme un catalogue. Mais l'on comprend la volonté de l'auteure d'évoquer tous ces sujets qui montrent combien notre monde est asphyxié par les inégalités, et qu'il importe de tenir compte du bien-être des uns et des autres. Nicole Mballa-Mikolo s'intéresse en particulier aux injustices subies par les femmes. La journée du 8 mars est évoquée à plusieurs reprises à dessein.
   
   Les personnages n'hésitent pas à s'appuyer sur les déclarations de penseurs et de scientifiques, et même sur les textes sacrés, pour éveiller la conscience de ceux qui se comportent de manière égoïste et qui pensent être à l'abri de ce qu'ils font subir aux autres. La leçon générale que l'auteure, à travers ses personnages, invite à retenir, c'est sans doute cette parole de la Bible : ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas que l'on te fasse.
   
   Et ce conseil que la grand-mère de Ngawali donne à cette dernière sera profitable à toutes les femmes : "Ne compte pas sur un homme pour te rendre heureuse. [...] Apprends à être heureuse en dehors de l'autre, voilà un exercice pour toi, pour le reste de ta vie. Ne compte que sur toi-même pour être heureuse, je le répète." (p. 77)

critique par Liss Kihindou




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